DU RÉSEAU BIR-HAKEIM

AU GÉNÉRAL DE GAULLE

À JEAN MOULIN

À GUY MOQUET

 

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  L'APPEL DU : 18 JUIN 1940

 

Discours du Général de Gaulle prononcé à la radio de Londres le 18 juin 1940:

Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.

Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat.

Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi.

Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui.

Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non!

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.

Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis.

Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique, ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de Londres.

 

 

 

LA REACTION A L'APPEL

 

 

 

Les premiers actes de Résistance :

 

1941 est une année décisive pour la Résistance en France. L'entrée en guerre de l'URSS, en juin, suivie de celle des USA, en décembre, favorisent le développement des Groupes et des Réseaux. Les actions de propagande, les sabotages et les attentats contre l'occupant se multiplient, provoquant une répression de plus en plus violente.

En Ille et Vilaine, à l'orée de l’été 1941, la Résistance commence à s'organiser par petits groupes et devient, au fil des mois, plus offensive en matière de propagande (réalisation et diffusion de tracts et de journaux clandestins), de renseignements et de sabotages.

De petits groupes armés, dont les membres sont présentés comme des "terroristes" par les Allemands, programment une série d'opérations sur l'ensemble du département, au cours de l'année 1942. Ces actions visent à obliger l'occupant maintenir des troupes sur l'ensemble du territoire en entretenant un fort climat d'insécurité ainsi qu'à développer la lutte armée.

En mars 1942, deux attentats à l'explosif sont perpétrés contre les bureaux du Rassemblement National Populaire et ceux du Parti Franciste à Rennes. Un mois plus tard, le 19 avril 1942, une grenade est lancée au théâtre municipal de Rennes lors d'une conférence du Leader du Parti Populaire Français, Jacques Doriot. Le bureau d'embauche pour l'Allemagne, le bureau de la Légion des Volontaires Français et différentes maisons occupées par des allemands sont, à leur tour, visés dans les mois qui suivent.

A ces attentats s'ajoutent plusieurs actions de sabotage: câbles téléphoniques et électriques sectionnés, pylônes et lignes à haute tension dynamités. La réaction de l'occupant est immédiate. Perquisitions et interrogatoires se multiplient. Plusieurs arrestations interviennent au cours du printemps et de l'été, jusqu'au vaste coup de filet du 22 septembre qui permet l'arrestation d'une cinquantaine de suspects.

 

Un semblant de procès

 

30 d'entre eux, membres, pour la plupart, de mouvements de Résistance communistes, sont officiellement inculpés et comparaissent devant le tribunal militaire allemand en décembre 1942.

Le procès s’ouvre le 15 décembre au Palais de Justice de Rennes, devant le tribunal militaire allemand. Celui-ci, composé d'officiers allemands, est présidé par un magistrat ayant le titre de conseiller de guerre.

La défense des inculpés est assurée par trois avocats français assistés d’un professeur d’allemand faisant office de traducteur. Outre les attentats à l'explosif, notamment contre les locaux des principaux partis collaborationnistes (Parti Franciste, RNP, LVF) et la tentative d’assassinat contre le dirigeant du PPF Jacques Doriot, plusieurs actes de sabotage et vols d’explosifs leur sont reprochés. Ce sont au total 17 chefs d’accusation auxquels s’ajoute une liste d’attentats préparés, mais non exécutés en raison des arrestations.

Les avocats, durant leurs plaidoiries, tentent de contester certains des arguments juridiques de l’accusation. Ils refusent, concernant les accusés, la qualification de " groupe Franc-Tireur " et demandent, en conséquence, à ce que les peines infligées soient graduées selon le degré de responsabilité de chaque inculpé.

Ils rappellent que " les faits d’activité en faveur de l’ennemi " selon le code pénal allemand, ne sont passibles de la peine de mort que dans le cas entraînant des suites graves pour l’armée allemande. Or, les attentats et les sabotages n’ont causé aucune victime et les dégâts matériels sont légers, la peine ne se justifie donc pas.

 

Le verdict :

 

L’OUEST-ECLAIR du 26/27 décembre 1942 titre :

 

" 25 terroristes condamnés à mort par le Tribunal militaire allemand de Rennes "

 

Le verdict, annoncé le 22 décembre 1942, ne tient aucun compte de ces arguments. La peine capitale est prononcée á l'encontre de 25 des inculpés.

Le président justifie ainsi un verdict si lourd: "Les peines qui sont prononcées serviront á la population française, puisqu'elles éviteront á l'avenir de nouveaux attentats... Le tribunal est certain qu'il trouvera la compréhension chez les Français raisonnables."

La condamnation á mort des inculpés, suivie quelques jours plus tard du rejet des demandes de recours en grâce, provoque, á l'inverse, une très vive émotion au sein de la population civile. L'Archevêque, Mgr Roques, et le Maire de Rennes, François Château, interviennent personnellement auprès de la Feldkommandantur de Rennes pour obtenir la grâce des condamnés. Sans succès. Le jugement devient exécutoire le 29 décembre.

Le matin du 30 décembre, deux camions cellulaires emmènent les 25 condamnés, détenus á la prison Jacques Cartier, au stand de tir de la Maltière, á Saint-Jacques de la Lande.

Ils y sont exécutés, par groupe de trois, entre 9H15 et 10H20.

Les Allemands enterrent sommairement les suppliciés, le jour même, au cimetière de Saint-Jacques de la Lande.

Les jours suivants, malgré les interdictions, des fleurs sont déposées sur les tombes par la population rennaise et jacquolandine.

 

L'exécution :

 

Prononcées le 22 Décembre, les 25 sentences de mort deviennent exécutoires le 29 Décembre. Et c'est au petit matin du 30 Décembre qu'ils quittent la prison Jacques Cartier pour le lieu du supplice. II était 9 H 20 lorsqu'eurent lieu les premières exécutions, les derniers tombèrent á 10 H 18.

En janvier 1945, des obsèques solennelles sont organisées á Rennes. Une chapelle ardente, installée dans la salle des pas perdus du Palais de Justice, accueille les corps des suppliciés. La population assiste nombreuse á cet hommage.

Les corps de 14 des 25 Résistants, fusillés á la Maltière, sont transférés au "Carré des Fusillés" du cimetière de l'Est. Les 11 autres sont inhumés dans leur ville natale.

A partir de cet instant, les maquis, les réseaux et la résistance s'instauraient dans toute la France.

 

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JEAN MOULIN

 

 

D'origine méridionale, Jean Moulin (20 juin 1899 - 8 juillet 1943) appartient à une famille lettrée, républicaine et radicale. Il fait son droit tout en étant attaché au cabinet du préfet de Montpellier. Il choisit la carrière préfectorale. Nommé à Albertville, en 1925, il est le plus jeune sous-préfet de France. Deux ans plus tard, il se lie d'amitié avec Pierre Cot, député de Savoie, avec qui il partage le goût du ski. Jean Moulin est aussi amateur d'art et dessinateur sous le pseudonyme de Romanin ; il fait de la satire politique son art de prédilection.

En février 1936, sa carrière connaît un tournant plus politique lorsque Pierre Cot, alors ministre de l'Air dans le gouvernement de Front populaire, fait appel à lui pour prendre la tête de son cabinet civil.

Il s'implique dans l'aide clandestine à l'Espagne républicaine, politique encouragée par le président du Conseil, Léon Blum. Jean Moulin s'engage alors pleinement dans la lutte contre le totalitarisme. Il retrouve le corps préfectoral en 1938 comme préfet de l'Aveyron - le plus jeune de France - puis en 1939 de l'Eure-et-Loir.


Jusqu'en décembre 1939, le préfet Moulin agit pour être mobilisé ; il est incorporé au bataillon 117 de l'Armée de l'Air à Paris du 13 au 26 décembre ; mais le ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, lui ordonne de regagner son poste, le jugeant comme l'une des valeurs les plus sûres de l'administration préfectorale. Homme de devoir, il refuse d'appliquer l'ordre de repli du gouvernement du 14 juin 1940 pour "opposer à l'envahisseur une organisation sociale avec laquelle il doit compter". Le 17 juin, il refuse de signer un document établi par les Allemands accusant à tort les troupes sénégalaises de l'Armée française de massacres sur les civils. Craignant de céder sous les coups de soldats "en délire", il tente de se trancher la gorge pour éviter le déshonneur. Jean Moulin est l'ardent défenseur des garants de la République. L'affaire est étouffée par le préfet soucieux d'apaisement. Il demeure à son poste pour protéger la population des exactions de l'occupant. Le 2 novembre 1940, le gouvernement de Vichy révoque ce préfet de gauche. Jean Moulin s'installe à Saint-Andiol dans les Alpilles et prend contact avec les différents mouvements de zone Sud : Libération, Liberté, Mouvement de Libération nationale.

En octobre 1941, il gagne Londres et se présente au chef de la France Libre pour demander des moyens au nom des mouvements de zone Sud. Il hésite à rejoindre les Anglais ou de Gaulle. Il choisit finalement le chef de la France Libre. Le général de Gaulle, qui connaît l'action de ce préfet hors pair, lui confie une double mission : rallier les mouvements de résistance et les unir, et créer l'Armée secrète unifiée en séparant les forces militaires des organisations politiques. Le respect et la fascination sont mutuels. Jean Moulin dira de lui à son retour "c'est un très grand bonhomme". Il est ainsi parachuté dans la nuit du Ier au 2 janvier 1942 avec des fonds pour les mouvements, et du matériel de transmission. Il obtient des chefs de mouvement allégeance à la France Libre. Il joue le rôle de modérateur pour aplanir les différends profonds entre Frenay (Combat) et d'Astier de la Vigerie (Libération) après la rencontre du chef de Combat avec Pucheu, ministre de l'intérieur du gouvernement de Vichy, début 1942. Devenu Rex dans la clandestinité, il réussit à convaincre les mouvements de rassembler leurs forces militaires au sein d'une armée clandestine unifiée que le général Delestraint accepte de mettre sur pied en septembre. Par lettre du général de Gaulle en date du 22 octobre 1942, Jean Moulin est nommé président du Comité de coordination qui comprend, outre le chef de l'armée clandestine, les chefs des trois grands mouvements. Cette présidence confère à Rex un rôle d'arbitre ; c'est aussi un tournant dans l'histoire de la Résistance. Entre temps, le 17, il est fait Compagnon de la Libération.


Le débarquement allié au Maroc et en Algérie, le 8 novembre 1942, accélère le processus de fusion de la résistance. Sa mission est étendue mais devient plus difficile. Il doit aplanir les divergences et son action est alors cruciale. Le 26 janvier 1943, le Comité de coordination devient sous son impulsion le Directoire des mouvements unis de résistance, ouvrant la voie de l'unité de commandement. Mais dans le climat de tension du début 1943, la partie est difficile pour Rex. Frenay - commissaire aux Affaires militaires - cherche à imposer son point de vue et à commander le général Delestraint. Dans le débat sur le rôle de l'Armée secrète, il fait front avec Vidal contre Frenay, favorable à l'action immédiate qu'il juge prématurée et risquée. C'est une des raisons du second voyage de Rex avec Delestraint à Londres (13 février - 20 mars). L'autre objet est la discussion sur la création d'une "sorte de parlement clandestin". Jean Moulin, comme beaucoup de résistants, est hostile aux anciens partis politiques de la Ille République. Mais il réalise que s'ils ne sont pas intégrés dans un organisme quelconque, cette évolution se fera sans eux et en dehors de la Résistance. Pour l'intérêt supérieur de la France au combat - celle du général de Gaulle -, Rex veut maintenir l'unité. Pour surmonter les préventions de Roosevelt et imposer la France libre dans les négociations avec Giraud, de Gaulle comprend qu'il lui faut l'appui de toute la Résistance intérieure mais aussi des partis et des syndicats reconstitués dans la clandestinité au sein d'un organisme qui serait un embryon de représentation nationale.

A Londres, de Gaulle confie à Rex, la dure mission de créer le Conseil de la Résistance, et le nomme son seul représentant pour l'ensemble de la France. Devant quelques Compagnons, il tient à le décorer de la Croix de la Libération. Le 8 mai, de Paris, Rex peut annoncer la formation en cours de ce nouvel organisme qui fait du général de Gaulle le seul chef politique de la France au combat. Il réunit en séance plénière et inaugurale le 27 mai au 48 de la rue du Four (6è arrondissement), dans l'appartement de son ami René Corbin, les 18 participants représentant mouvements, partis et syndicats. Ils votent la motion reconnaissant le général de Gaulle comme le chef politique et le général Giraud, le chef de l'armée française.

L'arrestation du général Deslestraint le 9 juin l'oblige à réunir les représentants de l'Armée secrète au sein des différents mouvements. La réunion se tient à Caluire (près de Lyon) le 21 juin 1943. Les enjeux politiques sont importants. Max doit proposer des mesures transitoires : Aubrac serait inspecteur de zone nord et Lassagne de zone sud. Il ne s'agit nullement de désigner un successeur à Vidal, décision du seul ressort du général de Gaulle.


Moulin est arrêté avec les autres résistants par Barbie, chef du Sipo de la IVè section de Lyon. Torturé, Max qui savait tout sur la Résistance ne parle pas, faisant preuve d'un courage hors du commun. Alors que Barbie lui tend un papier pour y inscrire des noms, il griffonne la caricature de son bourreau. Son adjoint Bouchinet-Serreulles (Sophie) avec l'aide du commissaire "Henry" et les groupes francs de Serge Ravanel, étudient les possibilités de le faire évader de Montluc. Ils n'en ont pas le temps, Max est transféré sur Paris, le 5 juillet, où il subit un nouveau calvaire. Sa tâche aurait pu être anéantie sous les coups de ses bourreaux. Il n'en fut rien. Personne ne fut arrêté car Jean Moulin livra son dernier combat, garder le silence. Il meurt en juillet dans un train, lors de son transfert vers l'Allemagne. Son corps est anonymement rapatrié à Paris et incinéré au Père Lachaise.

Il occupe une place à part dans la Résistance : d'abord par l'ampleur de son œuvre administrative ; il a réalisé aussi l'unité de l'Armée secrète sous le commandement du général de Gaulle et celle de la Résistance autour de la Nation avec pour objectif premier la Libération. L'aboutissement de sa lutte est la reconnaissance du général de Gaulle comme seul chef de la Résistance. Il a été un homme dévoué à sa tâche jusqu'à la mort. Toutes sortes d'allégations ont été faites, accusant Jean Moulin d'être communiste, ou plus récemment pseudo agent américain. Elles sont contredites en tous points par les archives riches en rapports, télégrammes et messages. La fidélité de Moulin à de Gaulle est attestée par tous ces documents.

Grand commis de l'État, il a bien été le Préfet de la Résistance.

Ardent défenseur de la République, Moulin a lutté pour préserver ses idéaux jusqu'à la mort. Homme d'État et de devoir, il avait ainsi posé le problème très simplement le 8 mai 1939 à l'ouverture de la cession ordinaire du Conseil général :

"Il est des heures où servir son pays à quelque poste que ce soit, a un tel caractère d'impérieuse obligation que c'est tout naturellement et avec enthousiasme que les hommes de bonne volonté trouvent les forces nécessaires à l'accomplissement de leur tâche".

 

 

 

BIOGRAPHIE DE JEAN MOULIN

 

 

Jean Moulin est devenu le héros emblématique de la Résistance ainsi cannonisé par le transfert de ses cendres au Panthéon le 19 décembre 1964 lors d'une cérémonie grandiose. Pourtant, selon la formule de Daniel Cordier, il n'est pas né crucifié. C'est d'abord un méridional très attaché à sa famille, un homme de son temps, moderne, une libre pensée.
Ce texte renvoie aux travaux de Daniel Cordier, Laure Moulin et Jean-Pierre Azéma. Il est établi à partir de la correspondance privée de Jean Moulin avec sa famille, les archives de France, la Bibliothèque nationale de France où Laure a déposé les archives privées de son frère (1).

 

ENFANT DU LANGUEDOC ET DE PROVENCE

 

Enfant du Languedoc et de Provence, Jean Moulin demeure toute sa vie profondément attaché à son Languedoc natal et à la Provence des Alpilles. Sa culture littéraire repose sur des auteurs provençaux, Frédéric Mistral et Alphonse Daudet. Sa culture artistique est influencée par le sculpteur bitterrois Jean-Antonin Injalbert, prix de Rome.
Jean-Pierre Moulin, quatrième et dernier enfant de Blanche Pègue et d'Antonin Moulin naît le 20 juin 1899 à Béziers chef lieu du département très républicain l'Hérault mais le berceau familial est Saint-Andiol dans les Alpilles (Bouches du Rhône) où la famille passe toutes les vacances scolaires. C'est un bourg ancien au sud du Comtat près de la Durance, sur un axe de grand passage entre Avignon, au nord-ouest, et Aix-en-Provence, au sud-est, avec en ligne d'horizon au sud-ouest la chaîne calcaire des Alpilles. Napoléon fit traverser la route impériale par Saint-Andiol qui devint plus tard la nationale 7, reliant Paris à la Côte d'Azur. Cette région de Provence célébrée par Alphonse Daudet, est le lieu de détente et de jeux du jeune Moulin et de son frère Joseph et sa sœur Laure.
Plus tard, à partir de février 1922 lorsqu'il devient chef de cabinet du préfet de Savoie et connaît les déplacements de poste en poste propres à la carrière d'un sous-préfet et d'un préfet, entrecoupée de périodes plus ou moins longues dans les cabinets ministériels, Jean Moulin revient toujours pour quelques vacances à Saint-Andiol où ses parents se sont installés à la retraite de son père. L'enfant de Provence choisit comme pseudonyme Romanin pour sa première exposition de dessins et aquarelles à Chambéry en 1922. Deux photos illustrent bien cet enracinement : la première avec Laure dans les Alpilles, à l'été 1938, la deuxième avec son traditionnel chapeau à l'hiver 1939 - 1940 aux Arceaux, non loin du square du Peyrou, prise par son ami d'enfance Marcel Bernard. Enfin après sa révocation le 2 novembre 1940 par le gouvernement de Vichy, Jean s'installe comme cultivateur à Saint-Andiol. Toute sa vie personnelle mais aussi son action portent la marque du Languedoc et de la Provence.

Les Moulin, habitent à Béziers une maison rue d'Alsace face au Champ de Mars, lieu de jeux et de spectacles pour les enfants. Le père Antonin est professeur de lettres classiques puis d'histoire au collège Henri IV. Radical-socialiste, ardent défenseur de la République, Antonin Moulin est très engagé dans la vie politique locale. De 1894 à 1902, il s'investit dans la vie de la cité en étant adjoint au maire de Béziers, Alphonse Mas, grand urbaniste, et contribue, entre autres, au développement de l'Education populaire. Il défend le capitaine Dreyfus dès 1894 et fonde la société bitteroise de la Ligue des droits de l'homme. Il adhère au Grand Orient en 1902 et, favorable à la séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905, s'engage dans la bataille anticléricale. Libre penseur, il est dépourvu d'esprit sectaire puisqu'il n'empêche pas sa femme instruite de prodiguer une éducation religieuse à ses enfants. Homme lettré, Antonin est l'auteur de nombreuses monographies sur l'histoire locale et compte aussi à son répertoire d'écrivain, des pièces de théâtre. Il est élu conseiller général du canton de Béziers en 1913 sur la liste du Congrès républicain.
Blanche Pègue est devenue sa femme en septembre 1883. Elle a dix huit ans, il en a 28. Fille d'un agriculteur de Saint-Andiol, - ses parents, ses grands-parents sont de Provence : Noves, Cabannes-, elle a reçu une éducation et une instruction solides pour une jeune fille de l'époque et a obtenu le brevet supérieur. Laure ne lui accorde pas dans la biographie consacrée à son frère la place qui lui revient, faisant l'apologie du père Antonin. Or dans la vie du foyer, elle assure le train de maison de femme de notable et s'occupe de l'éducation des enfants : Marie-Claire (1886 morte en bas âge), Joseph en 1887 (mort en 1907), Laure en 1892 et Jean en 1899. Ménage très uni, Antonin peut se reposer sur sa femme alors qu'il consacre l'essentiel de son temps libre aux affaires publiques.
En 1907, la famille est endeuillée par la mort de Joseph 19 ans, le fils aîné. Les parents reportent toute leur affection sur Laure et Jean qui sont élevés dans un esprit civique : Instruction, travail, justice, vérité, tolérance, solidarité. Ils leur inculquent les principes de base du citoyen. Les enfants sont nourris d'histoire républicaine, L'histoire de la Révolution française de Michelet et de ses héros, Camille Desmoulins, Danton. Les pères fondateurs de la IIIème République figurent au Panthéon personnel de la famille Moulin où Léon Gambetta le député de Marseille, occupe une place privilégiée parce qu'il a réussi à imposer la République. Jean Moulin y fera référence dans son rapport au général de Gaulle le 7 mai 1943. Jean est très famille ; les lettres à ses parents et à sa soeur traduisent son affection profonde et une très grande connivence avec son père qui le conseillera dans sa carrière.
Jean suit une scolarité des plus classiques, plus attiré par le dessin que par les autres matières. Un de ses professeurs porte l'appréciation suivante : fera un excellent élève quand il se décidera à travailler, ce qu'il fait véritablement à partir de la seconde. Jusqu'en 1917, la vie de famille est partagée entre Béziers et Saint-Andiol où il passe ses vacances entouré de ses cousins Escoffier et Sabatier. Les parents leur font découvrir les Alpilles, les lieux familiers d'Alphonse Daudet. : Jean est fasciné par un château féodal en ruines, accroché aux Alpilles, Romanin, surplombant la plaine entre St-Rémy et St-Andiol, pseudonyme qu'il adoptera pour s'adonner à son violon d'Ingres, la caricature et le dessin. Ses jeunes années sont très heureuses, riches de culture et entourées de l'affection des siens.
Il a 15 ans lorsque la Grande Guerre éclate. Ses compositions françaises et ses caricatures publiées dans La Baïonnette et La Guerre Sociale qui révèlent un talent certain, reflètent sa peur de la guerre. Bachelier en 1917, doué pour les arts graphiques, Jean Moulin aurait voulu faire une carrière artistique, mais raisonnable, il se laisse convaincre par son père de faire son droit à la faculté de Montpellier. Témoin du combat politique de Antonin, il estime que son devoir est plutôt de servir la République en embrassant la carrière préfectorale. Il entre sur recommandation de son père, au cabinet du préfet de l'Hérault, pour subvenir à ses besoins. Mobilisé le 17 avril 1918 au 2è génie de Montpellier, comme tous les jeunes de sa classe d'âge, il n'est pas envoyé au front mais dans la Vallée de la Moselle puis à Verdun. Il a été durablement marqué par la vision tragique des villages dévastés et du retour des prisonniers. Démobilisé, en octobre 1919, il retrouve son poste auprès du préfet et termine ses études de droit. Le préfet Lacombe qui l'apprécie dit de lui, fera un excellent sous-préfet lorsqu'il aura terminé ses études de droit. Ses trois années passées au cabinet du préfet ont été formatrices. Il a été témoin des affrontements politiques dans ce département très républicain. Il adhère en 1921 aux Jeunesses laïques et républicaines de tendance radicale-socialiste, seule période de sa vie où il a une activité militante. Jusqu'à l'âge de 22 ans, les frontières naturelles de Jean Moulin sont le Lubéron et le Mont Ventoux.

 

AU SERVICE DE L'ETAT

 

Le 10 mars 1922, l'ancien secrétaire général de l'Hérault, nouvellement nommé préfet de la Savoie et qui a pu apprécier ses qualités, le prend comme chef de cabinet. Il rejoint Chambéry où il approfondit sa connaissance du métier. Il est pour la première fois éloigné des siens et de son Languedoc natal. Il découvre un climat politique et une mentalité différentes qui l'obligent à s'adapter. En juillet, il expose ses aquarelles et dessins humoristiques au Musée de la ville sous le pseudonyme de Romanin par discrétion à l'égard de sa charge. Ses dessins sont publiés dans les journaux satiriques Le Rire, Gringoire, La Lanterne de Diogène. Ils sont inspirés de la vie mondaine à Aix-Les-Bains, des sports d'hiver à Megève et de Montparnasse quartier très prisé du monde intellectuel et artistique. Artiste dans l'âme, il profite de ses loisirs pour se rendre à Paris et fréquenter l'Ecole de Montparnasse. A l'occasion de l'exposition coloniale de 1931, il expose des caricatures au salon des peintres humoristes boulevard Raspail.
Sur le plan professionnel ses mérites sont récompensés par sa nomination de sous-préfet de Savoie. A 26 ans, il est le plus jeune sous-préfet de France et s'installe, le 20 novembre 1925, à Albertville. Il se marie en septembre 1926 avec Marguerite Cerruti, fille d'un notable décédé, union malheureuse qui s'achève en juin 1928. Il se lie d'amitié avec Pierre et Nena Cot. Cette rencontre influencera durablement sa carrière jusqu' en 1940. Le sous-préfet a une très grande admiration pour ce jeune député de trois ans son aîné, qui a combattu très vaillamment pendant la Grande Guerre. Partageant ses idées politiques, il passe la plupart de ses moments de détente à skier avec les Cot à Megève, station très en vogue puis à Font - Romeu avec son ami d'enfance Marcel Bernard. Après avoir effectué son temps de sous-préfet 3ème classe, il songe à une autre affectation et, cherche à se rapprocher des siens mais les postes de sous-préfets à Lodève et à Nîmes lui échappent.
Sur la recommandation de Charles Danièlou, il prend le poste de sous-préfet du Finistère à Châteaulin le 5 janvier 1930. Il s'implique pleinement dans la vie locale tant du point de vue politique que du point de vue culturel et artistique. Son discours à Pont-de-Buis le 16 octobre 1932 au banquet en l'honneur de Charles Daniélou, journaliste, maire de Locronan, nouvellement élu député radical du Finistère aux législatives qui voient le triomphe du Cartel des Gauches, montre un sous-préfet engagé : Cette victoire, si elle a retenti agréablement dans mon cœur, c'est peut-être parce que je porte en moi un atavisme républicain que m'ont transmis, à défaut d'autre héritage, ceux des miens qui modestement mais avec la plus grande dignité, m'ont précédé dans la vie publique.
Attiré par les milieux intellectuels, il se lie d'amitié avec les poètes Max Jacob et Saint-Pol Roux et s'adonne à sa passion pour les arts graphiques par la réalisation des Eaux fortes qui illustrent le recueil des poèmes de Tristan Corbière (1845-1875), Armor, extrait des Amours jaunes qui ont suscité une dizaine d'éditions illustrées dont la dernière en 1974 par Salvador Dali. Elles seront publiées aux Editions Helleu en 1935. Il s'adonne toujours à la caricature politique qui traduit bien sa libre pensée. Daniel Cordier qui deviendra son secrétaire en juillet 1942 puis son biographe affirme : le véritable journal intime soigneusement codé de Jean Moulin, ce sont ses dessins. Leur contenu et leur évolution apprennent plus sur sa personnalité que la plupart de ses lettres. Artiste, Jean Moulin est aussi collectionneur d'art. Il acquiert des tableaux des peintres modernes : Chirico, Kisling, Laprade, Dufy, Othon Friesz, Soutine, Survage, Tal Coat.
Fin 1932, sa carrière subit une nouvelle orientation par l'accès à des postes plus politiques. Pierre Cot, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, fait appel à Jean Moulin comme chef-adjoint du cabinet, chargé des relations avec le Sénat. C'est un poste d'observation privilégiée de la vie politique nationale. Il n'y reste que trois mois à cause de l'instabilité ministérielle. Le 16 juin 1933, il reprend ses fonctions de sous-préfet non plus à Châteaulin mais à Thonon pour quelques mois.
Devenu ministre de l'Air, Pierre Cot, le 7 octobre 1933, confie à Jean Moulin la direction de son cabinet. Pour la première fois de sa carrière, il est témoin d'événements de dimension nationale. L'un de ses collègues atteste qu'il était animé de la passion du service de l'Etat. Il assiste, le 6 février 1934, place de la Concorde, à l'attaque des forces de l'ordre, par les ligues d'extrême-droite qui manifestent. Il confie sa révolte à ses parents et défend l'ordre républicain. Il est aussi profondément démocrate, comme l'indique ce discours lorsqu'il était sous-préfet de Savoie : En démocratie, voyez-vous, Messieurs, il est réconfortant de songer qu'il n'est pas de petits travailleurs [..] Tous, du plus petit jusqu'au plus grand, concourent au même but. Après la crise du 6 février qui entraîne la formation d'un nouveau gouvernement. Jean Moulin reprend le chemin de la préfecture à Amiens, le 6 juillet 1934, comme secrétaire - général. Il y apprend le métier de préfet, son chef étant malade. A l'époque, le préfet, représentant de l'Etat, chef de l'exécutif dans le département est doté de pouvoirs importants.
En juin 1936, les élections donnent la majorité à la gauche et Léon Blum forme le gouvernement de Front populaire où Pierre Cot est ministre de l'Air. Il confie à Jean Moulin la direction de son cabinet civil. Jean Moulin loue un studio depuis 1934 au 26 rue des Plantes dans le 14ème arrondissement. Sa tâche est centrée sur l'aide clandestine à l'Espagne républicaine, politique engagée par Léon Blum le 2 août. Il organise le recrutement des pilotes et l'envoi d'avions civils et militaires. L'échec des Républicains espagnols le marque durablement à cause de leurs divisions et du manque d'aides. Plus tard, chef de la Résistance, il retiendra la leçon et imposera avec autorité l'unité. La guerre civile espagnole le convainc de la montée irréversible des périls.
Nommé préfet de l'Aveyron fin janvier 1937,-il est le plus jeune préfet de France- , il n'y reste qu'un mois car il est rappelé au ministère. La chute du gouvernement Léon Blum le 21 juin 1937, marque la fin du Front populaire dans sa forme originelle. Lui succède Camille Chautemps qui conserve Pierre Cot. Au début de 1938, à la suite d'une nouvelle crise gouvernementale, Pierre Cot prend le ministère du Commerce et de l'Industrie, entraînant avec lui Jean Moulin. L'instabilité ministérielle s'accentuant, Pierre Cot n'a plus de poste dans le gouvernement Daladier formé en avril. Jean Moulin retrouve la préfecture de Rodez.
Les fêtes de Pâques à Saint-Andiol sont endeuillées par la disparition d'Antonin Moulin le 17 avril. C'est une épreuve pour Jean Moulin qui perd le meilleur des pères, le plus sûr des amis, et le plus gai des compagnons. Il rejoint son poste à Rodez le 1er juin. Entré sans vocation dans l'administration publique, il se révèle un haut-fonctionnaire de qualité se faisant une certaine idée de son métier de préfet : J'ai toujours pensé que l'administration d'un département ne devait point consister en une série de décisions prises dans une tour d'ivoire, en une rigide application de règles absolues, mais qu'elle devait avant tout être vivante et humaine et que pour, ce faire, elle exigeait un contact étroit avec les populations et avec leurs représentants (2) . Préfet de tous les Aveyronnais, Jean Moulin est un homme de tolérance et d'ouverture.
Jean se montre attentif et proche de sa mère désormais seule qui passe des séjours fréquents à Rodez, puis plus tard à Chartres. Notable, Jean Moulin est aussi un préfet moderne et sportif se distrayant le week-end avec ses amis les Cot et les Chatain en sillonnant l'Aveyron à bicyclette. Fidèle à la Provence, il achète une bastide " La Lèque " dotée d'un vaste terrain surplombant Eygalières avec pour horizon, le Mont Ventoux et le Lubéron.. Accrochée aux Alpilles et isolée, cette bastide dont il veut faire sa campagne, lui sera utile dans ses années de clandestinité.
Début 1939, les exigences de la carrière l'obligent à rejoindre Chartres le 21 janvier comme préfet d'Eure-et-Loir. C'est un poste enviable à proximité de Paris. Il y retrouve les problèmes agricoles auxquels il a déjà été familiarisé. A la veille des périls, Jean Moulin avec sa mère et sa sœur Laure, passe le week end du 15 août à Londres. Il n'a pas voulu s'éloigner de son département plus longtemps en raison de l'aggravation de la situation internationale avec l'invasion de la Pologne. Le 3 septembre, la France à la suite de la Grande-Bretagne, déclare la guerre à l'Allemagne. La mobilisation s'effectue sans difficulté en Eure-et-Loir.
Sans charge de famille, Jean Moulin estime que son devoir est de servir sous les drapeaux. Il s'efforce de se faire mobiliser dans l'armée de l'Air. Depuis le 28 mars, il a été placé en affectation spéciale par le ministre de l'Intérieur car il est jugé plus utile à son poste. Il est incorporé au bataillon de l'Air boulevard Victor à Paris, le 13 décembre, pour compléter sa formation militaire d'élève mitrailleur en vue d'une affectation ultérieure à une unité du front. Mais le ministre, Albert Sarraut le prie de rejoindre son poste à Chartres pour une durée indéterminée le jugeant comme l'un des meilleurs préfets de France.

 

PIONNIER DE LA RESISTANCE

 

Après l'invasion de la Belgique le 10 mai 1940 et la percée du front français le 13 à Sedan, l'afflux des réfugiés commence et s'amplifie avec l'ordre du Gouvernement du 14 juin, de se replier d'urgence. Jean Moulin dans son journal, rédigé fin 1940, souligne comment cette décision a provoqué la panique et contribué à la fuite des civils. Il n'y a plus de liaison avec le ministère de l'Intérieur. Jean Moulin, dépourvu de tous moyens a décidé cependant de rester à son poste pour montrer aux Allemands qu'il reste une structure administrative et pour aider les civils. Il n'y a plus ni gaz, ni électricité, ni téléphone, ni radio, ni eau.. Il ne reste plus que 800 habitants sur les 23 000 que comptait la ville. Mais un peu plus d'un million de réfugiés affluent sur le département. Le préfet est aidé de l'unique conseiller municipal resté à Chartres, de Mgr Lejards et des soeurs Saint-Paul..
Le 17 juin, des Allemands de la 8e division d'infanterie se présentent à la préfecture et conduisent le préfet au quartier général où ils lui intiment l'ordre de signer un document accusant les troupes sénégalaises de l'armée française de massacres sur les populations civiles. Ces accusations fausses de la propagande nazie sont à mettre en relation avec la vive combativité opposée aux Allemands par le 26e régiment de tirailleurs sénégalais à Chartrainvilliers. Le préfet est " tabassé " et se tranche la gorge dans la nuit du 17 au 18 juin pour ne pas céder sous les coups et déshonorer l'armée française.Son journal traduit bien son état d'esprit. Transporté à l'hôpital et soigné par Sœur Aimé Gesbert, Jean Moulin reprend ses activités fin juin. Dans une lettre prémonitoire à sa mère, il avait écrit le 15 juin, .. Je ne savais pas que c'était si simple de faire son devoir quand on est en danger (3). Tout est dit : la conscience et le devoir. Son attitude est exceptionnelle dans ce climat d'abandon et de désordre. Ce geste héroïque isolé en fait un pionnier de la Résistance. Il exprime un refus individuel de ne pas céder à l'occupant.
Jean Moulin n'a pas entendu " l'Appel " du général de Gaulle. Il reste à son poste pour protéger la population des exactions des troupes et de l'administration allemandes. Le 8 novembre, Jean Moulin apprend sa révocation datée du 2 novembre 1940. Il est victime de l'épuration administrative et militaire menée par le gouvernement de Vichy contre les hommes de la IIIème République et notamment ceux ayant appartenu au Front populaire, bête noire du nouveau régime. En quittant Chartres, il prend soin de se faire délivrer une carte par la préfecture, au nom de Joseph Mercier, professeur de droit. Cette démarche souligne la détermination de Moulin de poursuivre sa Résistance. Très officiellement, il informe le ministère de l'Intérieur de sa nouvelle adresse à Saint-Andiol.
Il fait de ses anciens adjoints au ministère de l'Air, Pierre Meunier, Robert Chambeiron, en zone nord, et dans le sud Henri Manhès, de précieux soutiens pour rallier à la cause de la Résistance ceux qui ont participé à l'aide clandestine aux Républicains espagnols. En ce début d'année 1941, il effectue de multiples démarches pour obtenir visas et passeport. Convoqué à la cour de justice de Riom pour juger les " responsables " de la défaite, le 5 mai, il défend courageusement Pierre Cot, vilipendé par le gouvernement de Vichy. Il refuse toute accommodation avec Vichy et organise son départ pour Londres.
En 1941, la Résistance a quitté progressivement la sphère de la réaction purement individuelle. Les résistants se regroupent et les noyaux initiaux deviennent des mouvements dont l'action est centrée autour d'un journal pour contrecarrer la propagande du gouvernement de Vichy et celle de l'occupant. En zone nord, la présence de l'occupant rend plus périlleuse l'activité des mouvements nés très tôt : Organisation civile et militaire, Ceux de la Résistance, Ceux de la Libération, Libération-Nord, Front national pour l'indépendance de la France, Défense de la France, La Voix du Nord. Ils n'ont pas ou peu de lien entre eux.
Le préfet Jean Moulin se fait messager des mouvements de zone sud Liberté, Mouvement de Libération nationale, Libération-sud,dont il a rencontré les chefs pour faire connaître leur action et obtenir des moyens de Londres. Il a dès ce moment, conçu son action ultérieure à l'interface des deux résistances intérieure et France libre. Parti de Marseille le 9 septembre 1941, il est resté un mois à Lisbonne où il a rédigé un rapport qui illustre bien son mûrissement sur les questions de la Résistance. Puis il se rend à Londres ne sachant pas en quittant Lisbonne, s'il s'adresserait à La France libre ou aux Anglais. En fait, il se rallie au général de Gaulle parce qu'il a une dimension d'homme d'Etat et parce qu'il le juge seul capable de maintenir la France au combat. Il se présente à lui le 25 octobre 1941, en trait d'union possible entre les deux Résistances.
Venu en messager, il repart comme son représentant personnel pour imposer son autorité à tous ceux qui se battent.

 

HOMME DE LONDRES ET HOMME DE L'OMBRE

 

Parachuté le 2 janvier 1942 avec des fonds et du matériel de transmission pour les mouvements, Jean Moulin, devenu, Rex, a pour mission de rallier les mouvements, de les unir et de créer l'Armée secrète unifiée en séparant les forces militaires des organisations politiques.
Jusque-là, la résistance intérieure et la France libre ont suivi des chemins parallèles avec des stratégies et des projets politiques spécifiques. Il est normal qu'au croisement des chemins, il y ait eu des heurts. Si les mouvements se rallient à l'été 1942 à de Gaulle qui s'est engagé sur le principe de la restauration de l'idéal républicain, ils veulent conserver leur liberté d'action. Fin 1941, une première étape est réalisée avec la création de Combat né de la fusion de Liberté, Petites Ailes et le Mouvement de libération nationale tandis que Franc-Tireur s'est développé. Jean Moulin impose la mise sur pied de l'armée secrète que le général Delestraint, à 63 ans, accepte de diriger. La coordination militaire est difficile car les résistants jugent la séparation de l'action politique de l'action militaire peu réaliste car ce sont les mêmes militants.. Malgré les divergences, Rex a accompli un travail considérable en mettant sur pied le Comité de coordination. Le général de Gaulle le fait Compagnon de la Libération le 17 octobre 1942.
Rex a aussi mis en place les services communs aux différents mouvements, tel le Bureau d'information et de propagande et le Comité national des Experts (futur Comité général d'études) chargé d'engager la réflexion sur les réformes à la Libération, le Service des opérations aériennes et maritimes (SOAM), le noyautage des administrations publiques (NAP) permettent de " structurer " la Résistance.
Clandestin, Jean Moulin sous ses divers pseudonymes, Joseph Mercier, Rex, M. X, Max, Régis, Jacques Martel a œuvré, tout en effectuant des séjours à Paris, principalement en zone sud et plus spécifiquement dans la région d'Eygalières, Marseille en 1941, base de ce qui est en train de s'élaborer, puis Lyon en 1942 où les mouvements constitués ont établi leurs états-majors puis Paris qui redevient capitale en 1943 de l'Etat clandestin à l'approche de la Libération. Conscient d'être surveillé, Jean Moulin se crée une couverture officielle en ouvrant une galerie de peinture au 22 rue de France à Nice après avoir fait une demande très officielle le 16 octobre 1942 au préfet des Alpes Maritimes. Il charge une amie Colette Pons de l'installation et de l'acquisition de tableaux avec l'aide d'Antoinette Sasse, une autre de ses amies. La galerie Romanin est inaugurée le 9 février 1943 en présence des notables du département. Les peintres modernes occupent une place prépondérante : Bonnard, Chirico, Degas, Dufy, Friez, Kisling, Laprade...
La coordination des mouvements de zone sud aboutit, avec la mise sur pied d'un Comité présidé par Jean Moulin qui se réunit le 27 novembre, avec le général Delestraint, Frenay, d'Astier de la Vigerie, Levy, chefs de Combat, Libération Sud, Franc-Tireur. Ce comité transmet les instructions générales de Londres aux mouvements.
Début 1943, l'unité de la Résistance, voulu par les militants à la base, fait des progrès fulgurants. En Afrique du Nord, le général Giraud qui a été désigné par les Américains pour remplacer Darlan éliminé par un jeune résistant le 24 décembre 1942, conteste la primauté du général de Gaulle.. Alors que commencent les pourparlers difficiles entre les deux généraux, Moulin estime essentiel de réaliser l'union de la Résistance, afin d'apporter au chef de la France libre un concours déterminant. Cette évolution résulte du contexte stratégique, les alliés reprenant l'initiative sur tous les fronts. La chute de Stalingrad a un grand retentissement. La Résistance prend une dimension de masse qui prend appui sur les maquis qui se développent. Elle aspire à une libération prochaine ce qui explique les affrontements sur les moyens à mettre en œuvre. Le 26 janvier 1943, à Miribel, les trois chefs de zone sud réunis sous la présidence de Jean Moulin créent les mouvements de résistance unis qui deviendront les Mouvements unis de Résistance (MUR). Le lendemain est diffusé à la base l'acte officiel de naissance des MUR qui établit une direction unique. A tous les échelons des mouvements, un responsable unique doit être désigné.. C'est un événement dans l'histoire de la Résistance intérieure française puisque les mouvements acceptent de réunir leurs forces à un moment décisif de la lutte. L'occupation de la zone sud par les Allemands le 11 novembre 1942 et par les Italiens, puis plus tard la création de la milice, obligent les Résistants à prendre plus de précautions. L'unité est voulue par les résistants de base et les chefs de mouvements. Le comité directeur des MUR, est présidé par Jean Moulin, assisté de trois commissaires : Frenay aux " affaires militaires ", d'Astier de la Vigerie aux " affaires politiques " et Levy " aux renseignements et à l'administration ". La zone sud est divisée en six régions dirigées par le représentant du groupe le plus étoffé. La dureté croissante de la vie clandestine à cause de la répression qui s'accentue, exige un travail incessant de réorganisation.
La mise sur pied de l'armée secrète qui coïncide avec l'afflux des hommes voulant échapper au Service du travail obligatoire instauré le 16 février 1943, suscite des débats sur sa nature et son emploi, -Frenay veut une " armée révolutionnaire "- et les moyens à lui donner qui dépendent du rôle que les états-majors alliés et le Comité français de Londres entendent lui faire jouer au jour J.. L'action immédiate - sabotages, opérations punitives- a été jusque-là prise en charge par des groupes armés des mouvements, appelés, les groupes francs. En ce début d'année, le régime de Vichy qui se mue en dictature sanguinaire est discrédité dans l'opinion et la Résistance connaît un élargissement de sa base sociale. Le voyage de Moulin et Delestraint à Londres (14 fév - 20 mars) a pour but d'obtenir de l'aide pour armer et ravitailler les maquis et clarifier la situation. Ils font l'objet d'un accueil exceptionnel. Au cours d'une cérémonie discrète dans sa villa d'Hampstead, de Gaulle remet au caporal Mercier la Croix de Compagnon de la Libération.
L'autre question est la création du Conseil de la Résistance, sorte de parlement clandestin, réintroduisant les partis politiques et les syndicats. Christian Pineau, co-fondateur de Libération nord, et des socialistes militaient en faveur de cette idée. Mais la plupart des chefs de la Résistance l'acceptent à contrecoeur parce que les mouvements créés dans le but de libérer le pays, ont, d'une certaine façon, remplacé les partis politiques discrédités par la défaite. Frenay milite pour une " France nouvelle " alliant socialisme et liberté. Rex, muni de nouvelles instructions du général de Gaulle et du titre de Commissaire en mission pour l'ensemble de la France, doit mettre sur pied le Conseil de la Résistance. La création est nécessaire pour tenir compte du rôle des communistes (FTP-Front national), des socialistes (comités d'action socialistes) et des syndicalistes (manifeste des douze du 15 novembre 1940) dans la Résistance.
Pierre Brossolette, l'envoyé du BCRA en zone nord pour y réaliser ce qui a été fait en zone sud, est aussi hostile à la réapparition des partis et les mouvements de zone nord rechignent à les accepter. Il ne comprend pas la position de Jean Moulin qui est de fédérer, mouvements, partis et syndicats pour imposer un seul chef au combat, le général de Gaulle. Sa tache accomplie en moins de dix semaines, est remarquable puisque les structures perdureront. Le parti communiste, plus implanté qu'en zone sud, constitue une force majeure ce qui rend difficile son intégration.
Jean Moulin conserve au sein du Conseil de la Résistance, sorte de parlement clandestin, les huit grands mouvements, les petits s'affiliant aux grands qui les représentent. Le 27 mai 1943, à Paris, au 48 rue du Four (6ème), Jean Moulin préside les 16 formations réunies en séance inaugurale : 8 mouvements de Résistance ( 3 de zone sud : Combat, Libération, Franc-Tireur, 5 de zone nord : l'OCM, Libération-nord, CDLR, CDLL, le Front national) ; 6 tendances (communistes, socialistes, radicaux, démocrates-chrétiens, l'Alliance démocratique et la Fédération républicaine, 2 syndicats : la CGT et la CFTC). Toutes les composantes de la Résistance sont ainsi réunies au sein de cet organisme qui apporte son soutien au général de Gaulle pour préparer en pleine lucidité et en pleine indépendance la renaissance de la Patrie détruite, comme des libertés républicaines déchirées. Le général Giraud qui doit lui être subordonné comme chef militaire, a compris l'importance de la Résistance et consent à faire venir fin mai, le Chef de la France libre à Alger. Une seule France au combat s'impose.
La fusion qui n'allait pas de soi, est achevée. Jean Moulin a réalisé un tour de force car il a pu surmonter les divisions. Son œuvre n'a pas été détruite par son arrestation à Caluire le 21 juin, la torture et la mort probablement le 8 juillet 1943, en gare de Metz lors de son transfert en Allemagne. . La France combattante se prépare à l'objectif final : la libération de la Patrie. Jean Moulin a été le fidéle exécuteur de la stratégie gaullienne tout en se faisant l'apôtre des mouvements. Ardent défenseur de la République et de l'Etat, Jean Moulin a été jusqu'au sacrifice suprême pour accomplir ce qu'il estimait être son devoir.

 

HEROS DE LA REPUBLIQUE

 

Le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon lors d'une cérémonie émouvante et grandiose, télévisée, en présence du président de la République, le général de Gaulle, la famille de Jean Moulin, le gouvernement, les Compagnons de la Libération, le 19 décembre 1964 est l'acte de baptème du héros. L'oraison funèbre d' André Malraux, alors ministre de la Culture, Comme Leclerc entra aux Invalides, entre ici Jean Moulin... a fait véritablement entrer Jean Moulin dans la mémoire des Français. Cependant, il n'a pas été le Résistant oublié qu'on a voulu faire croire après la guerre. De 1945 à 1964, Jean Moulin est largement présent dans la mémoire nationale et locale. Des exemples illustrent bien cette présence dans la Mémoire. Toutes les villes sous-préfectures et préfectures où Jean Moulin a été en poste en ont commémoré le souvenir par une plaque. Les présidents de la République successifs n'ont pas été en reste. Quelques exemples illustrent bien ce souvenir. Le 27 mai 1945, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, dévoile la plaque à la mémoire du président du Conseil de la Résistance au 48 de la rue du Four (6ème).En 1946, le nom de Jean Moulin est attribué à un modeste square près de cimetière de Montrouge, à la porte de Chatillon. En 1947, bien que retiré du pouvoir, le général de Gaulle préface le journal de Jean Moulin publié aux Editions de Minuit par Laure sa sœur, sous le titre Premier Combat et le 26 mars 1958, il dévoile la plaque au 26 rue des Plantes (14ème) où Moulin loua un studio. De retour au pouvoir, le général de Gaulle faisant un voyage dans le sud se recueille devant le monument honorant le martyr de Moulin au plateau des poètes à Béziers, en février 1960. Le 26 novembre 1947, Vincent Auriol, président de la République, inaugure la stèle au Ministère de l'Air pour honorer le chef du cabinet de Pierre Cot et l'année suivante, le 26 avril 1948, au ministère de l'Intérieur pour honorer le préfet. Le 10ème anniversaire de la Libération à Chartres est l'objet d'un double hommage à Jean Moulin et aux FFI, présidé par le président de la République, René Coty, le président du Conseil Laniel, le général Koenig. Le Club Jean Moulin est fondé en juillet 1958 par Daniel Cordier et Stefan Hessel pour défendre la République en pleine guerre d'Algérie. En 1981, après son élection, François Miterrand, symboliquement au Panthéon dépose une rose sur les tombeaux de Victor Schoelcher, Jean Jaurès et Jean Moulin. Les villes ou lieux où le résistant a œuvré n'ont pas manqué d'honorer sa mémoire. Ainsi à Lyon, un quai du Rhône est dès 1947 baptisé du nom de Jean Moulin, dont la mémoire est également honorée dans la cour intérieure de l'Hôtel de Ville où une stèle rappelle que les principaux mouvements de Résistance s'unirent sous l'impulsion de Jean Moulin. Les autres lieux fréquentés par Jean Moulin à Lyon ne sont pas matérialisés (il est vrai qu'il se déplaçait beaucoup) mis à part un immeuble situé rue Victor Hugo (2ème arrondissement) qui porte une plaque rappelant que Moulin y rencontrait le général Delestraint. Par ailleurs, une dalle située et inaugurée en 1987 est également dédiée à la mémoire de Jean Moulin et d'André Lassagne, arrêté en même temps que lui. A Caluire, c'est autour du lieu de son arrestation (la maison du Docteur Dugoujon) que s'organisent les différentes commémorations dédiées à Jean Moulin. Une plaque est apposée sur la maison en décembre 1946 puis, en juin 1973 pour le trentième anniversaire de son arrestation, est érigé un monument dû au sculpteur Georges Salendre et représentant un homme couché.. L'inauguration a lieu en présence de Laure Moulin et de Louis Pradel, alors Maire de Lyon. La maison du Docteur Dugoujon doit prochainement être réhabilitée afin d'en faire un mémorial ouvert au public.
Il est aussi intéressant de constater que des villes non concernées directement ont rappelé son souvenir. En 1995, Serge Barcelleni et Annette Wieviorka ont recensé 37 monuments, 113 plaques, 1 000 rues. Il y a aujourd'hui plus de 365 établissements scolaires.

Figure éponyme de la Résistance, Jean Moulin cristallise autour de sa mémoire de nombreuses passions et polémiques, les circonstances de son arrestation ont donné lieu à très nombreuses extrapolations, souvent fantaisistes, tout comme ses appartenances supposées à tel ou tel courant politique. Les très nombreux travaux d'historiens sur Jean Moulin ont cependant permis de lever les interrogations qui pouvaient demeurer sur la vie et l'action de Jean Moulin. Il reste une figure attachante, souvent brandie comme un emblème politique par les défenseurs des idéaux républicains.

 

Biographie de Jean MOULIN   

 

 

GUY MOQUET

 

 

Il s’appelait Guy Môquet, il avait 17 ans

 

Emprisonné pour avoir diffusé les idées communistes, fils du député communiste Prosper Môquet, il fit partie des otages choisis par le ministre de l’Intérieur de Pétain,Pierre Pucheu, et fusillés par les nazis à Châteaubriant.
La station Guy-Môquet est sur la ligne 13 du métro, celle qui va à Saint-Denis et au siège du journal. Sur l’un des quais il y a une sorte de petite cabane vitrée. Dedans, la photo de Guy Môquet, celle de ses parents et la lettre. Cette lettre-là. Combien de gens, se disait-on souvent, passeront sans la voir, sans la lire. Combien de jeunes gens, filles et garçons, ne sauront même pas qu’il avait leur âge quand il a été fusillé par les nazis, à Châteaubriant, près de Nantes, le 22 octobre 1941, dans la carrière de la Sablière.

Pourquoi faut-il maintenant que revienne avec insistance ce vers de Rimbaud : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Guy Môquet habitait avec sa mère à deux rues de la station. Rue Baron, dans ce 17e arrondissement dont son père était le député.

1936. Il a douze ans. Prosper Môquet est cheminot, militant syndical. C’est le candidat du Parti communiste. Au second tour, il est élu député des Épinettes. Quelque temps après, on va danser dans les usines occupées. Des millions de salariés sont en grève. Jusqu’aux femmes de chambre dans les beaux hôtels de Paris. C’est le Front populaire et la vie est à eux. On imagine sans mal de quoi l’on peut parler dans la famille Môquet, chez les amis, les voisins. Le tout jeune homme est fier de son père. Torturé après son arrestation, à peine trois ans plus tard, il aurait répondu à ceux qui l’interrogent, les policiers français qui lui demandent les noms des amis de son père : « Ce sont tous les braves gens qui l’ont élu en 1936. » La réponse à de l’allure. Guy Môquet aime les belles phrases et s’essaye, maladroitement il faut bien le dire, à la poésie. C’est en alexandrins qu’il écrira au président Édouard Herriot pour demander la libération de son père :

« Monsieur le Président, je suis l’un des enfants d’un de ces députés

Qui sont tous en prison, aujourd’hui enfermés »…

Car les vociférations de Hitler sont devenues des actes. Les prières d’une partie de la grande bourgeoisie : « Mieux vaut Hitler que le Front populaire » vont bientôt être exaucées. La signature du pacte germano-soviétique va lui donner le prétexte qu’elle attend pour interdire le Parti communiste, interdire l’Humanité. Dès le 4 septembre 1939, des peines de prison de trois à quinze mois vont punir les militants communistes qui distribuent l’Huma devenue clandestine ou des tracts. Le 10 octobre 1939, Prosper Môquet, qui est venu voir sa femme et ses enfants en Normandie où ils se sont réfugiés, est arrêté. Il sera incarcéré avec les autres députés communistes qui n’ont rien renié ou abjuré au bagne de Maison-Carrée, en Algérie. En mars 1940, plus de trois mille militants communistes et syndicalistes sont emprisonnés. C’est le temps de la haine. Un journal, Gringoire, demande : « Le poteau pour les traîtres communistes. » Le 4 avril, le décret Sérol, du nom du ministre socialiste qui le signe, instaure même la possibilité de la peine de mort pour propagande communiste.

Guy a réagi avec panache, ce qui semble être son caractère, à l’arrestation de son père. Avec le sens du devoir aussi peut-être, le sentiment de devenir un homme, sans doute. Il quitte sa mère et revient à Paris : « Papa est arrêté, dit-il, je dois le remplacer. » Dans le 17e arrondissement, il organise les Jeunesses communistes clandestines. À vélo, ils lancent des tracts à la volée. Ils inscrivent la nuit sur les murs :

« Libérez les emprisonnés ». Guy rend compte à la direction du mouvement de l’activité de son secteur : « Tous les soirs en moyenne, trois à quatre cents papillons sont collés, les inscriptions à la craie sont en nombre indéfini. » Et un peu plus loin : « Trois de nos meilleurs camarades se sont fait arrêter et sont maintenant à la Santé, ce sont Planquet, Simon et Bersilli. » Le 13 octobre de cette année 1940, c’est son tour, gare de l’Est. La France, depuis le mois de mai, est occupée par les nazis. La police française, aux ordres désormais du gouvernement de collaboration de Vichy et de Pétain, arrête les communistes français. Guy

Môquet est interné à la Santé, puis à Fresnes. Jugé en janvier 1941, il est théoriquement acquitté, sans doute en raison de son âge, mais pratiquement maintenu en détention à Clairvaux, d’abord, puis au camp de Châteaubriant, dans la région de Nantes.

Le 21 août 1941, au métro Barbès-Rochechouart, celui qui deviendra le Colonel Fabien a tiré sur un officier allemand. C’est le premier acte en France de résistance armée. Le 20 octobre à Nantes, le lieutenant-colonel Holtz, commandant de la place, est abattu. À Paris, le général Stülpnagel ordonne de fusiller cinquante otages. Ce n’est pas la première fois que les nazis exécutent des patriotes. À Rouen, en juillet 1940, Étienne Achavanne a été exécuté après un sabotage. Le 23 décembre 1940, Jacques Bonsergent, dont une station de métro porte aussi le nom, est également exécuté.

Mais il s’agit maintenant de représailles de masse. De masse, mais pas aveugles.

Le 21 octobre, le chef du bureau du sous-préfet de Châteaubriant part pour Paris avec un dossier de 200 noms. Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Pétain, va choisir 27 noms. Les autres seront choisis dans d’autres lieux de détention.

Mais qui est Pierre Pucheu ? Administrateur des fonderies de Pont-à-Mousson, des aciéries de Micheville, fondateur du Cartel international de l’acier, il est l’un des plus éminents

représentants de ce qu’on appelait alors le Comité des forges et de cette bourgeoisie qui, après le triomphe de Hitler, entend prendre sa revanche sur le Front populaire. Pucheu, donc, choisit. Politiquement.

Charles Michels, secrétaire général des cuirs et peaux CGT ; Jean-Pierre Timbaud, dirigeant de la métallurgie CGT ; Jean Poulmarch, dirigeant du syndicat des produits chimiques CGT ; Jules Vercruysses, dirigeant du textile CGT ; Désiré Granet, dirigeant du papier-carton CGT ; Jean Grandel, secrétaire de la fédération postale CGT… Les autres sont professeurs, étudiants, ouvriers. Presque tous sont communistes et nombre d’entre eux sont des élus. Charles Michels est député de Paris, Granet est adjoint à Vitry, Grandel est maire de Gennevilliers.

Guy Môquet, dix-sept ans, est le fils du député communiste de Paris Prosper Môquet. Pucheu choisit.

Louis Aragon a raconté les dernières heures des otages. Guy a écrit sur les planches de son baraquement : « Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les vingt-sept qui allons mourir. »

Quelques jours après, une lettre que lui adressée son père depuis le bagne d’Algérie lui revient. Elle porte simplement le cachet : « Retour à l’envoyeur ». Après guerre, la valise en carton bouilli de Guy reviendra à sa mère. Une chemise, un pull, une casquette à chevrons, une autre en toile. La valise est fermée par un bout de ficelle.

Le 22 octobre dans la carrière de la Sablière, il faisait beau à n’y pas croire. À quoi Guy pensait-il avant de s’évanouir ? Au ciel bleu, à ses parents, à Odette, rencontrée au camp et au baiser d’amour qu’elle lui avait promis ? Lui qui aimait la poésie, connaissait-il les vers de Rimbaud ?

« Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août

Vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire

Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût

Puis l’adorée un soir a daigné vous écrire !

Ce soir-là… vous rentrez aux cafés éclatants,

Vous demandez des bocks ou de la limonade…

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans

Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. »

Maurice Ulrich

 

 

LA LETTRE DE GUY MOQUET

 

(La véritable lettre de Guy MOQUET)

 

" Ma petite maman chérie,

mon tout petit frère adoré,

mon petit papa aimé,

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c'est d'être courageuse. Je le suis et je veux l'être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c'est que ma mort serve à quelque chose. Je n'ai pas eu le temps d'embrasser Jean. J'ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas ! J'espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à Serge, qui je l'escompte sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t'ai fait ainsi qu'à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j'ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée.


Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j'aime beaucoup. Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme.


17 ans 1/2, ma vie a été courte, je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c'est d'être courageuse et de surmonter ta peine.


Je ne peux en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon cœur d'enfant. Courage !


Votre Guy qui vous aime.


Guy


Dernières pensées : Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir !"

 

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Biographie de Jean MOULIN

 

Biographie de Jean MOULIN  

 

 

 

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