LE RÉSEAU ET LES EMBROUILLES

 

DE JACQUES FOCCART

 

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Né en 1913 à Ambrières, en Mayenne, Jacques Foccart, dont le père dirigeait une exploitation agricole en Guadeloupe, avait passé sa petite enfance aux Antilles, avant de rentrer à Laval pour y faire ses classes au collège de l'Immaculée-Conception. Simple bachelier, son père étant mort quand il avait douze ans, il s'était lancé dans les affaires, d'abord dans l'exportation de voitures Renault, puis dans l'import-export avec les Antilles, un commerce qui allait lui assurer, toute sa vie, une précieuse indépendance financière. Sans avoir entendu parler de Charles de Gaulle, Foccart s'était engagé dans la Résistance - à quel moment précis ? C'est demeuré un sujet controversé. Mais en 1946, il avait rejoint le Général et participé à la création du RPF. Chargé de l'outre-mer, il avait organisé les deux grandes tournées africaines du Général en mars et octobre 1953 ; celles dont il dira plus tard qu'elles ont été « la borne à partir de laquelle l'Afrique a été quelque chose de très important ».

Grâce à Foccart, les fidélités gaulliennes sur le continent, forgées à l'heure de l'épreuve, deviennent des points d'appui, une fois qu'elles sont transformées en « postes de renseignement et de liaison ». L'étonnant amalgame entre « services » et sentiments, la ferveur nationale aplatie en organigramme pour la cause et l'homme qui, à ses yeux, l'incarne, voilà la marque indélébile de Jacques Foccart, moine-soldat du gaullisme. « Jamais homme n'a gardé tant de secrets, qui eût si peu à en cacher, quelque temps après les avoir reçus », notera Alain Peyrefitte dans sa nécrologie. « Il ne pensait pas qu'une confidence n'en était plus une dès lors qu'on la lui avait faite2. » En 1961, lors du putsch des généraux d'Alger, c'est à Jacques Foccart que Charles de Gaulle confie ses instructions secrètes en cas de coup d'État et de « repli » du président de la République. Le prix de sa discrétion absolue, l'homme de l'ombre le paye au soir de sa vie, surtout après le décès de sa femme Isabelle, en 1991. Ne faisant plus confiance à personne mais voulant, plus que jamais, se servir de tout le monde pour servir l'État, Foccart « cloisonne » en renfermant jalousement toute information, même la plus anodine, sans se rendre compte qu'il s'emprisonne de plus en plus dans la solitude, dans le dédale de l'introspection. De nombreuses sollicitations le masquent longtemps, la première cohabitation, entre 1986 et 1988, puis l'arrivée à l'Élysée de Jacques Chirac, en mai 1995, le ramenant même « aux affaires » qu'il aime tant. Peut-être, mais ce n'est là qu'une hypothèse, cet homme secret n'a-t-il desserré le carcan de sa rigidité qu'en tête à tête avec les dirigeants africains, à travers eux et leurs frasques, pour lesquelles il a montré une indulgence et une patience d'autant plus grandes qu'il ne s'autorisait, lui, aucun écart. Quoi qu'il en soit, pour continuer à tisser la toile franco-africaine, dont il savait la trame effilochée, Jacques Foccart s'est fait gardien dans son propre musée. Valétudinaire, secoué par la maladie de Parkinson, il a épousseté ses « dinosaures » africains encore au pouvoir, a tenté d'emmurer le statu quo sur un continent bouleversé. Ne fréquentant plus l'Afrique lui-même, manquant de jambes et d'yeux, il s'est servi de missi dominici sans se rendre compte que ceux-là se servaient de lui, tous n'étant pas aussi dévoués qu'Odette, sa secrétaire, amie de longue date et majordome. « Je vais apporter des chocolats au Vieux », disaient-ils, se gaussant du « perroquet, qui va encore les bouffer ». Au sens intéressé du terme, ils ont tiré profit de Jacques Foccart, revenu au coeur de l'État, à l'Élysée. En était-il dupe cependant ? Ou pensait-il que c'était là le prix à payer ? Le fait est que Jacques Foccart est redevenu la tête de pont du Réseau lorsque celui-ci, en vérité, n'existait déjà plus. Déchiré en lambeaux, taillé en pièces par des rivalités personnelles, transformé en circuit financier pour siphonner l'argent noir du continent, le Réseau s'était « privatisé », entièrement dépravé.

 

Vers la fin, Jacques Foccart éprouvait de plus en plus de difficultés à grimper l'escalier raide, mais c'est sous les combles de sa villa Charlotte à Luzarches qu'il se sentait bien. « Ma case à fétiches », disait-il, sourire grimaçant aux lèvres, en poussant la porte au bout du petit couloir sombre, tapissé des portraits chaleureusement dédicacés de présidents africains. Assis derrière son bureau, le dos tourné à une grande carte de l'Afrique, il pouvait balayer d'un regard circulaire le temple de ses souvenirs. Insignes et honneurs de la Libération, petits drapeaux, plaques commémoratives d'unités parachutistes, lettres manuscrites de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou, maquettes de navires et d'avions, masques africains et, surtout, bibelots et brimborions recelant des histoires qu'il se gardait bien de partager. En regardant par la fenêtre, avec vue sur le grand parc boisé et l'allée gravillonnée, il pouvait se remémorer les enfants de tel ou tel chef d'État africain, venus chercher des oeufs de Pâques sous les buissons, la première réception donnée dans le pavillon construit sur l'insistance du président Pompidou, là où, auparavant, les hôtes avaient été abrités sous des tentes dressées, ou, encore, le jour où « l'imbécile Bokassa », tirant au pistolet, avait fait mouche sur la résidence du voisin... Tout ce que le continent noir comptait de pères d'indépendance, de Léopold Sédar Senghor à Félix Houphouët-Boigny en passant par Ahmadou Ahidjo, Hamani Diori ou Modibo Keita, à la seule exception du Guinéen Sékou Touré, l'homme du « non » à la France en 1958, étaient passés ici pour le rencontrer. Le regard perdu dans le lointain, silencieux, Foccart aimait à réécouter leurs confessions.

 

Sur le bureau de Jacques Foccart, un standard gris aux nombreux numéros de téléphone préenregistrés trônait dans toute sa laideur, telle une hideuse concession faite à la modernité. Le « Vieux », presque impotent, s'en servait beaucoup. L'outil de travail était même devenu son principal lien au monde. Les présidents africains et ses « amis sûrs » dans le privé ou dans l'Administration l'appelaient sans cesse, parfois plusieurs fois par jour. A son tour, il s'informait, relançait, admonestait au besoin. Le premier des numéros enregistrés était identifié « J.C. », pour Jacques Chirac et la ligne directe du Président. Puis, tout de suite après, venait « Bob ». Pour Bob Denard ? Non. En fait Jacques Foccart n'a vu le célèbre mercenaire en chair et en os que trois fois dans sa vie : en 1968 pour prendre acte de son offre spontanée de services contre la « chienlit » ; en 1988 pour calmer ses ardeurs putschistes aux Comores ; et à Paris en 1993 devant un tribunal qui a acquitté Denard après que Foccart lui eut décerné à la barre un brevet de patriotisme comme « corsaire de la République ». Cependant, par prudence toute foccartienne, l'officier traitant de ce « Bob » sulfureux avait été un colonel du SDECE, Maurice Robert. Qui, alors, était l'autre « Bob », celui dont le numéro de téléphone a paru à Jacques Foccart le plus utile après celui du Président ? Il s'agit de Me Robert Bourgi. Chez les Bourgi, une grande famille libanaise d'Afrique de l'Ouest, on est intermédiaire de père en fils, commerçant de brousse au départ, avocat, maître de conférences ou éditorialiste à l'arrivée. Du père, Mahmoud Bourgi, négociant à Dakar, Jacques Foccart a dit dans ses mémoires qu'il était l'un de ses principaux informateurs. Évoquant ses sources de renseignement, en dehors du SDECE alors coiffé par... le colonel Maurice Robert , qui montera plus tard les services secrets d'Elf-Aquitaine et deviendra ambassadeur de France au Gabon, Foccart explique : « Bourgi connaissait le milieu africain d'une façon fantastique, grâce à ses activités de traite de l'arachide, comme la pratiquaient beaucoup de Libanais à cette époque. Il était extrêmement gentil, très loyal, bien informé et influent, et profondément gaulliste. Par lui, je savais ce qui pouvait se tramer, non seulement au Sénégal, mais au Soudan et en Haute-Volta, les actuels Mali et Burkina Faso. Mais ne me faites pas dire que Bourgi était un agent de renseignements. C'était un homme passionné par son pays d'adoption, qu'il connaissait parfaitement. Il savait parler de l'AOF (Afrique occidentale française) et communiquer son enthousiasme. » Un don qui ne s'est pas perdu avec la génération suivante. Aujourd'hui, sans sillonner la brousse mais en fréquentant assidument les présidences du continent, Bourgi & Bourgi couvrent toute l'ex-Afrique française depuis Paris : Albert Bourgi , le fils cadet et homme de gauche, pour l'hebdomadaire Jeune Afrique, dans lequel ce chargé de cours à l'université de Reims tient une chronique intitulée « En vérité » ; Robert Bourgi, l'aîné de droite, avocat-conseil de plusieurs « dinosaures » africains et missi dominici non seulement de Jacques Foccart mais, aussi, de Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, de Michel Aurillac, ministre de la Coopération, et de Jacques Toubon, ministre de la Justice et président du Club 89, un « groupe de réflexion » du RPR. Successivement et, parfois, simultanément, tous lambeaux confondus, Robert Bourgi - « Bob » pour ses familiers - a été l'émissaire de tous, la principale cheville ouvrière du Réseau3. Comme il se doit, son parcours est franco-africain. Professeur à Abidjan, après une thèse de doctorat d'État à Paris sur « Le général de Gaulle et l'Afrique noire (1940-1969) », il devient très vite un relais efficace entre les gaullistes français et plusieurs présidences sur le continent. Dans la métropole ivoirienne, il fonde l'une des premières succursales africaines du Club 89. Proche des milieux chiites libanais, on entend parler de lui au moment de la libération des otages du Liban, avec une intermédiation au Sénégal pour le compte de Charles Pasqua. Mais celle-ci tournera mal, l'équipe libanaise locale se faisant doubler par une seconde équipe du même « Charlie », celle de Jean-Charles Marchiani, le missi dominici attitré du locataire de la place Beauvau, puis préfet du Var et, depuis juillet 1997, secrétaire général de la région militaire de Paris. Robert Bourgi prend ses distances. Il se rapproche de Michel Aurillac, ministre de la Coopération, dont il sera en 1986 le conseiller politique. Un poste officiel, grande exception. A l'époque, Michel Aurillac est également président du Club 89, secondé en qualité de secrétaire général par l'inévitable colonel Maurice Robert. Au siège du Club, avenue Montaigne, on est en plein « Foccartland » et, déjà, on a un pied en Afrique. Plusieurs présidents africains sont en effet des cotisants actifs et, dans les principales capitales du continent, des groupes de soutien mobilisent l'électorat du RPR. Au moment du schisme Chirac/Balladur, ce sont ces clubs africains, animés par Robert Bourgi, qui feront pencher la balance entre Jacques Toubon, qui deviendra ainsi le successeur de Michel Aurillac, et Nicole Catala, la candidate malheureuse des « balladuriens » autour de Charles Pasqua. L'enjeu de cette âpre bataille jusqu'en terre africaine : la maîtrise du Réseau, ou de ce qui en reste.

 


Foccart ou Les réseaux de la Francafrique
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Un moment dans le collimateur du pouvoir balladurien, menacé d'être mis sur la paille par la « normalisation-banalisation » des rapports franco-africains, Robert Bourgi, docteur en sciences politiques et en droit, joue une partition plus durable, sous forme d'evergreen : il devient avocat. Le 26 mai 1993, devant la première chambre de la cour d'appel de Paris, il prête serment. Une belle façon de prouver à ses amis africains, sous l'influence de méchantes rumeurs, qu'il est toujours vierge de toute affaire véreuse, puisqu'on n'épouse qu'après enquête sérieuse cette noble profession4. L'avocat-conseil s'installe avenue Pierre-Ier-de-Serbie, dans le XVIe arrondissement de Paris. Sur son vaste bureau, les portraits de sa petite famille mais, aussi, des photos du dalaï-lama et du maître des lieux « en situation », avec les grands de ce monde. Celle où il est en conversation avec le président syrien Hafiz al-Assad est réservée à un coin de bibliothèque. Derrière son fauteuil en cuir, un grand tableau de Turuzi représente une étrange métamorphose : une queue d'animal, un corps de femme et une tête de robot... Le tout en couleurs mordorées avec, à gauche, des tulipes en tissu assorties. Au mur, en face, figure un portrait dessiné de Charles de Gaulle, dans la vitrine de la bibliothèque une photo dédicacée de Jacques Chirac . La petite pièce donnant accès à ce bureau-panthéon est réservée à une secrétaire, qui n'a jamais été embauchée. Robert Bourgi est un homme extrêmement prudent. « Secret de deux, secret de toujours. Secret de trois, secret de tous », aime-t-il à répéter. Un service téléphonique filtre ses appels en répondant « ici le cabinet Bourgi », comme si vous y étiez. Si, par malheur, un importun arrive à passer le barrage, l'homme se fait comédien et prend mille voix pour l'égarer. D'ailleurs, même les interlocuteurs agréés - officiels, journalistes, amis et « gorges profondes » - devraient se méfier. Le haut-parleur est rarement éteint en présence d'un visiteur...


Le cabinet des confidences franco-africaines n'est pas seulement une chambre d'échos. La concierge de l'immeuble a failli s'évanouir plusieurs fois en voyant la voiture du président de la République, immortalisée le soir de la victoire de Jacques Chirac par un long travelling de l'Hôtel de Ville à la permanence de campagne, avenue d'Iéna, s'arrêter devant chez elle, en double file. Un homme en descend, s'engouffre sous ses yeux ébahis dans l'ascenseur et monte chez le « mystérieux Bourgi ». C'est Jean-Claude Lhomond, le fidèle chauffeur de Jacques Chirac, venu chercher ou déposer un pli urgent chez l'intendant général du réseau Foccart. Les prestations de celui-ci sont en effet des plus diversifiées : du renseignement d'ambiance, parfois très privée, jusqu'aux messages cryptés tombant sur le téléscripteur ayant relié, un temps, directement son cabinet à celui du maréchal-président Mobutu ; le paiement d'opposants africains qui, de passage à Paris, viennent ici chercher la compensation méritée de leurs efforts de cohabitation ; à ces fins, entre autres, la gestion de comptes présidentiels, les titulaires se bornant à envoyer de petits mots manuscrits, très chiffrés, en guise d'instructions ; la « ventilation » de dossiers confidentiels pour alimenter la presse dite d'investigation ; l'obtention d'audiences officieuses ou officielles. En fait, plus le client est en délicatesse avec le drapeau tricolore, plus fort il frappera à la porte de l'avenue Pierre-I er-de-Serbie. Et, naturellement, plus élevés seront les honoraires, dûment déclarés au fisc.

Début 1994, le président Pascal Lissouba était un homme très seul. Ayant commis un crime de lèse-pétrolier en laissant entrer, pour une poignée de cent cinquante millions de dollars, l'Américaine Occidental Petroleum (OXY) sur les plates-formes d'Elf, le chef de l'État congolais avait beaucoup à se faire pardonner à Paris. D'autant que l'amitié de Jacques Chirac pour son prédécesseur au pouvoir, Denis Sassou Nguesso, toujours en course, était de notoriété publique. Lié à un autre ami de Sassou Nguesso, Jean-Yves Ollivier, homme d'affaires et d'influence en Afrique australe, le ministre de la Coopération de l'époque, Michel Roussin, s'est montré très dur envers Pascal Lissouba, déclarant publiquement que celui-ci n'était pas capable de gouverner convenablement, de faire régner l'ordre - financier aussi - à Brazzaville. Rétrospectivement, il faut admettre que c'était bien vu. Mais, à l'époque, que faire ? Le « professeur-président » du Congo a confié au tandem Bourgi -Aurillac le soin de lui monter l'équipe politico-financière de haut vol qui devait engager des négociations difficiles avec les créanciers du Congo. Une première cordée était constituée de Jean-Pierre Prouteau, ancien ministre et président du Conseil des investisseurs en Afrique (CIAN), et de Pierre Moussa, ancien Monsieur Afrique à la Banque mondiale, puis président de Paribas et, enfin, de Pallas. Ils étaient chargés, respectivement, des dossiers des privatisations et des finances, tandis qu'une deuxième équipe était composée de Michel Aurillac (Cabinet Vovan & Associés) pour la dette et de Robert Bourgi pour la « communication politique ». L'enveloppe de l'opération sauvetage était de vingt millions de francs. Elle n'est jamais allée à son terme. Mais l'essentiel n'était pas là. Aux yeux de Pascal Lissouba, l'objectif consistait à se concilier une frange influente du RPR. Et là, il n'a pas été volé. Le 11 mars, le président congolais a déjeuné en tête à tête avec Jacques Foccart, qui animait à l'époque la « cellule africaine » du candidat Chirac. Le 12 mars, Pascal Lissouba était reçu dans la matinée par le maire de Paris en personne, avant de s'envoler en hélicoptère, dans l'après-midi, pour Colombey-les-Deux-Églises où il s'est recueilli, aux côtés de Jacques Foccart, sur la tombe du général de Gaulle. Le Graal et, en matière de réconciliation expiatoire, même l'intégrale...

 

Autre chef d'État en perte de vitesse, dont l'éjection finale coûtera politiquement aussi chère à la France qu'elle aura, en attendant, rapporté gros à ses missi dominici qui la retardent par tous les moyens : le maréchal Mobutu Sese Seko du Zaïre. Au début, l'avocat Bourgi aide surtout les enfants du Maréchal-Président, sa fille Ngawali et son fils Nzanga, à assurer depuis Paris l'intendance du « grand léopard » paternel. C'est dans la bonne tradition foccartienne. En 1970, à la suite du voyage au Zaïre de Jacques Foccart ayant amorcé le lévirat colonial français dans l'ex-colonie belge, Mobutu avait inscrit deux de ses filles dans un pensionnat à Reims. Pour créer un climat de confiance, rien ne vaut un gage familial. Aussi, en 1992, alors que son mari reste « tricard », selon l'expression de l'avocat-conseil, Robert Bourgi facilite la venue dans la capitale française de « Mama la présidente ». Bobi Ladawa en profite pour aller déjeuner chez Lasserre, l'une des deux cantines parisiennes du Maréchal. Le vieux René Lasserre offre une bouteille de Dom Pérignon à Madame, avec un petit mot d'amical souvenir pour Monsieur. La Présidente mange des cuisses de grenouilles, son plat favori. La bête est grassouillette, et la note salée. Mais le Zaïre est encore un grand pays, du moins pour ceux qui en sortent et, aussi, pour les « amis » à l'étranger chargés d'évaluer son déclin. Pendant que Robert Bourgi se rend indispensable à la famille présidentielle, Michel Aurillac et Pierre Moussa vérifient les finances du pays en procédant à un audit de la Banque du Zaïre. Ils ont obtenu un contrat de 1,4 million de francs pour éplucher les comptes de l'institut d'émission. Il est vrai que certaines pratiques régaliennes, en fait courantes, n'ont pas manqué de relativiser la portée de l'audit réalisé pendant l'été 1994, la fiabilité comptable de la Banque du Zaïre étant pour le moins restreinte. C'est ainsi que, dans la cour du bâtiment qu'orne un portrait géant de son meilleur client, l'homme à la toque de léopard, un hélicoptère présidentiel s'était posé en septembre 1991, en plein pillage de la capitale par des soldats impayés depuis longtemps. Il fallait chercher la solde et tenter de calmer les mutins. Évidemment, vu les circonstances, on n'avait pas signé de quittance... Mais l'ex-ministre de la Coopération et l'ancien patron de Paribas espéraient, en vain, qu'après le « petit » contrat pour l'audit viendrait, pour la réforme intégrale, un autre contrat, plus grand.

Dès l'été 1993, le duo Foccart-Bourgi a persuadé les conseillers Afrique de François Mitterrand, Bruno Delaye et Dominique Pin, que la France avait une carte à jouer au Zaïre avec Mobutu qui, à les entendre, n'aspirait plus qu'à se retirer. C'est à cette époque, aussi, que Paris a appris la « maladie incurable » du Maréchal-Président, atteint d'un cancer de la prostate depuis 1989. Des rencontres secrètes ont alors eu lieu à Bruxelles entre des émissaires français et le Premier ministre pressenti, Léon Kengo Wa Dondo, d'une part, et, d'autre part, Mgr Laurent Monsengwo, l'archevêque de Kisangani, à l'époque également président du Parlement de transition. Ce dernier, en vertu de « l'acte de transition », était habilité à nommer le chef du gouvernement. La France a garanti au Maréchal que, s'il acceptait Kengo et ne s'occupait plus des finances, le Premier ministre ne toucherait ni à sa famille ni à ses biens et, au contraire, lui assurerait une « liste civile » royale.

Les intermédiaires poussaient le soin jusqu'à mettre en place un circuit financier entre le Premier ministre et le président zaïrois, d'où ils n'étaient pas absents... En contrepartie, avec l'accord de François Mitterrand qui acceptait de le recevoir le 16 octobre 1993 à l'île Maurice, en marge du sommet francophone, Mobutu s'est offert un premier retour en scène, quoique toujours indésirable en Occident. A ce moment, le génocide des Tutsis au Rwanda n'avait pas encore eu lieu, ni, a fortiori, l'exode au Zaïre des 1,2 million de Hutus fuyant, à la fois, le Front patriotique rwandais (FPR) et leurs propres crimes. En attendant sa rédemption à la faveur de l'opération Turquoise, en juillet-août 1994, la réhabilitation de Mobutu s'est heurtée à de vives résistances. En France, celles-ci se sont cristalisées autour du « visa humanitaire » que cherchait à obtenir Mme Mobutu, dont l'un des fils, Bangembo Nyiwa, était alors soigné dans le service du professeur Crickx à l'hôpital Bichat. En fait, atteint du sida, il s'y mourait lentement. Tous les relais du Maréchal à Paris ont rivalisé d'interventions pour permettre à Bobi Ladawa de se rendre à son chevet : Charles Pasqua et son « représentant » à Kinshasa, Me Jean-Paul Lanfranchi, Valéry Giscard d'Estaing et son homme auprès de Mobutu, Hubert Lassier , qui disparaîtra le 18 décembre 1995 au Niger dans un accident d'avion aux côtés du leader touareg Mano Dayak, et, bien sûr, Jacques Foccart et Robert Bourgi, qui finissent par régler le problème.

Cette mobilisation des amis du Maréchal serait émouvante si le gestionnaire du « patrimoine liquide » à la cour du président zaïrois, à l'époque le Français Albert-Henri Buisine, chef de la « maison civile » avec rang de ministre, n'assurait pas que quatre cent mille dollars - plus de deux millions de francs - ont été distribués afin de « débloquer » le visa humanitaire pour la France.

L'argent a également joué un rôle non négligeable dans l'éphémère résurrection de Mobutu qui, sur fond de génocide au Rwanda et de « crise des réfugiés » subséquente, est redevenu fréquentable comme « ami de l'Occident ». Cet objectif, qui a été atteint, aura été celui d'un trio de choc belgo-franco-américain. Sans rappeler l'intense activité déployée, dans le même sens, par l'ex-président américain Jimmy Carter, il faut souligner d'emblée que la réhabilitation du maréchal-président zaïrois n'a donc pas été, exclusivement, une oeuvre française. Cependant, malgré l'étonnant mélange des genres du côté américain, il est révélateur que les promoteurs belges et américains de Mobutu ont travaillé dans les couloirs, encaissé l'argent, exercé leur influence mais ne sont pas parvenus à « faire » la politique de Bruxelles ou de Washington. C'est toute la différence entre réseau et lobby. Dès lors que la diplomatie américaine, puis la diplomatie belge ont estimé qu'il n'était plus dans leur intérêt de soutenir Mobutu et, au contraire, qu'il fallait s'en défaire d'une manière urgente, elles ont laissé tomber leur ancien allié, et le groupe de pression en sa faveur n'y a rien changé. Mais à l'Élysée, prenant d'une main l'argent de Mobutu et faisant de l'autre la politique de la France, le réseau Foccart a assuré un soutien officiel jusqu'au-boutiste au Maréchal-Président. Ce dernier est, toujours, « l'ami de la France » lorsque, depuis plusieurs mois déjà, il n'est plus « l'ami de l'Occident ». Seulement co-parrain de Mobutu et, au Zaïre, plutôt « petit Satan » par rapport aux Belges et Américains, Paris payera les pots cassés pour tout le monde. C'est le 8 mars 1994, un mois avant le déclenchement du génocide au Rwanda, que s'est constitué le trio de choc belgo-franco-américain. Ce jour, sous la bonne enseigne de l'hôtel Amigo à Bruxelles, se sont pour la première fois réunis Me Robert Bourgi, Max-Olivier Cahen et Herman Cohen. Ce dernier, Américain, a été le sous-secrétaire d'État chargé des Affaires africaines de George Bush à partir de février 1989, point culminant d'une longue carrière diplomatique sur le continent où il fut en poste en Ouganda, en Rhodésie, en Zambie, au Zaïre, au Sénégal et en Gambie, ainsi qu'à Paris, pendant trois ans, avant d'intégrer, en 1987 et toujours comme Monsieur Afrique, le staff de la Maison-Blanche. Nettement plus jeune, le Belge Max-Olivier Cahen est, surtout, le fils d'Alfred Cahen, professeur à l'université de Léopoldville, la capitale du Congo belge devenue Kinshasa en 1966, quelques mois après la prise de pouvoir de Joseph Désiré Mobutu , à l'époque chef d'état-major de l'armée. C'est Alfred Cahen qui avait « repéré » le jeune militaire et l'avait recommandé au chef du poste de la CIA, Lawrence Devlin, lequel devait financer son ascension. Ensuite ambassadeur de Belgique au Zaïre, Alfred Cahen a achevé sa carrière à Paris, dans les mêmes fonctions, jusqu'à son départ à la retraite en 1996. Entre-temps, son fils, également un « mordu » du continent, avait créé sa Fondation pour l'Afrique, présidé par... Herman Cohen.

Robert Bourgi a été mis en contact avec le couple Cohen-Cahen grâce à l'entremise de Jean-Marie Coulbary , lui-même consultant à la tête de United World Communication. Fils d'un ancien ambassadeur du Sénégal aux États-Unis, il avait été condisciple de Max-Olivier Cahen au lycée français de Washington. En 1994, après un premier succès en bande au Gabon, l'idée était de monter une opération commune similaire au Zaïre, de proposer des services de « communication politique » au Maréchal-Président. A cette fin, Herman Cohen, marié à une Française et parfaitement bilingue, était arrivée le 16 avril à Paris. Après un déjeuner chez sa soeur qui habite en face de la tour Montparnasse, il s'était embarqué avec Max-Olivier Cahen dans la voiture de Robert Bourgi à destination de Luzarches. Resté deux heures chez Jacques Foccart, le trio était parti, le soir même sur Air France, à destination de Kinshasa, en compagnie de Michel Aurillac. Au Zaïre, l'ex-ministre de la Coopération, en compagnie de Robert Bourgi, avait eu un premier entretien « franco-français » avec Mobutu. Puis, le trio Cohen-Cahen-Bourgi avait négocié le retour sur la scène mondiale du « grand léopard » en échange d'une promesse de rémunération de six cent mille dollars. Le versement de cette somme devait être effectué en deux tranches, selon la clé de répartition suivante : deux cent cinquante mille dollars pour Herman Cohen, dont quatre-vingt mille comme acompte ; deux cent mille dollars d'honoraires pour Robert Bourgi, dont soixante-dix mille d'avance ; enfin cent cinquante mille dollars et, dans l'immédiat, cinquante mille dollars pour Max-Olivier Cahen. Chacun d'entre eux s'était engagé à ristourner une obole - vingt mille dollars au total - au profit de Jean-Marie Coulbary, « découvreur » du deal. Les trois promoteurs de Mobutu ont touché le premier versement cash, en dollars, auprès de la Banque du Commerce et de l'Industrie sur les Champs-Élysées, une fois leurs chèques certifiés par une banque de Monaco. Max-Olivier Cahen est rentré le soir même à Bruxelles, avec ses cinquante mille dollars, ainsi que les quatre-vingt mille de Herman Cohen . Ayant alors de gros problèmes d'argent, le Belge a demandé à l'Américain de lui prêter quarante mille dollars sur sa part. En échange, il lui a fait un chèque du même montant que Cohen s'est engagé à ne pas déposer en banque, en attendant le remboursement. Mais finalement, l'Américain et le Belge se sont fâchés. Et c'est Robert Bourgi qui, en décembre 1994, a renvoyé quarante mille dollars à Washington. Le Français et l'Américain ont alors évincé leur associé belge. Selon nos informations, ils ont été intégralement rémunérés par le Maréchal. En revanche, la matérialité de leurs prestations - en dehors d'un voyage aux États-Unis de Me Bourgi, à la mi-mai 1996, pour plaider la cause de Mobutu au département d'État, au Pentagone et dans quelques officines - est restée incertaine.

 

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Le come-back du Maréchal, en fait une estrapade avant la chute finale, devait tout à l'opération « militaro-humanitaire »Turquoise, montée en juillet 1994 à partir de l'est du Zaïre par la France, ainsi qu'à l'afflux de près de deux millions de réfugiés hutus du Rwanda. « Le gouvernement français avait été bien content de trouver Mobutu pour l'aider à limiter les dégâts au Rwanda en 1994 et pour accueillir des réfugiés », souligne dans ses mémoires Jacques Foccart qui, pour sa dernière « mission » sur le continent, s'était rendu le 10 août 1994 à Gbadolite, le fief dans la jungle du Maréchal, pour « arbitrer un différend ». Celui opposant le Premier ministre choisi par Paris, Kengo Wa Dondo, au président soutenu par la France... Se livrant à un assaut de candeur, Jacques Foccart décrit ainsi la scène : « S'agissant de sa liste civile, j'ai fait observer à Mobutu qu'il fallait fixer la limite des moyens mis à sa disposition pour maintenir son style d'existence. C'est ce qui a été convenu et chiffré, mais j'ai l'impression que cet accord n'a pas été respecté. En effet, il se trouve des personnages qui ponctionnent à la fois les caisses de l'État et la cassette de Mobutu. » Intéressés au sens le moins noble du terme, ces « personnages » ont accompagné jusqu'au bout le Maréchal-Président en lui tendant la main. Ceux du réseau Foccart étaient présents jusqu'à bord de l'Outeniqua , le navire sud-africain des ultimes négociations avec Laurent-Désiré Kabila, de même qu'au camp Tshatshi à Kinshasa, le jeudi 15 mai 1997, quelques heures avant l'assassinat du général Mahele, chef d'état-major de l'armée zaïroise et partisan d'une reddition, à la veille du départ de Mobutu en exil. Auparavant, à Paris, l'ambassadeur Fernand Wibaux, alors titulaire par la grâce de Foccart de la seconde « cellule africaine » de l'Élysée, avait été tenu informé des tentatives de sauvetage du régime : le transit de matériel militaire par la France, le recrutement de quelque cent trente mercenaires européens - surtout serbes - par un responsable de Geolink, une société de communications satellitaires, qui a par la suite licencié cet employé9. Pourquoi tant d'acharnement ? Ni en raison d'une analyse politique de la situation ni par fidélité à un allié sûr de la France. L'argent est le nerf des ultimes spasmes du Réseau.

On mesure le chemin parcouru. Créé le 17 janvier 1942 à Londres, le premier réseau gaulliste fut celui de la clandestinité, tissé entre les membres du Bureau central de renseignement et d'action (BCRA). Ancien de ce noyau dur de la Résistance, passionné de diplomatie secrète et de renseignement, Pierre Guillaumat était le patron du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), avant de devenir celui d'Elf-Erap, future première puissance de la politique africaine de la France. Guillaumat favorisera alors l'installation, dans sa maison, d'hommes de Foccart , comme Maurice Robert, responsable du service Afrique du SDECE, puis du département renseignement de la compagnie pétrolière. Au début des années 60, Foccart réactivera ces anciens compagnons, de même que des réservistes du service action du SDECE, des négociants et des fonctionnaires bien placés, notamment pour lutter en Algérie contre l'OAS (Organisation de l'armée secrète). Le vivier était bien fourni puisque, sous la IVe République, les gaullistes purs et durs avaient presque replongé dans la clandestinité, reprenant leur Résistance, en Afrique notamment. « L'hostilité que manifestèrent les gouvernements de la IVe République et la plus grande partie des gouverneurs de territoires à l'égard du RPF (Rassemblement du peuple français) a obligé ce dernier à recourir, pour renforcer son audience, à divers stratagèmes qui ne sont pas sans rappeler les méthodes propres aux organisations et sociétés secrètes : formation de réseaux de renseignements disséminés sur les territoires d'outre-mer, système d'enquêtes sur les opinions politiques des administrateurs et fonctionnaires coloniaux, fichiers de renseignements, tentatives de noyautage des milieux d'affaires français installés en Afrique, la centralisation de tout cela se faisant au siège du Rassemblement, 5, rue de Solférino, à Paris. » L'homme ayant écrit ces lignes en 1980 alimente sa plume à la meilleure encre : c'est Robert Bourgi.


Vient l'apogée, en fait la parousie, du Réseau dans les années 60. Comme dans la dramaturgie classique, il y a unicité du lieu, du temps, de l'action... et de l'acteur. C'est Jacques Foccart, aux manettes du pouvoir à l'Élysée, dans l'antichambre du général de Gaulle. Le journaliste ivoirien Bernard Yao a analysé son « système ». « Foccart avait voix prépondérante dans le choix du personnel français de décision à affecter en Afrique : ambassadeurs, chefs de mission de coopération, représentants des services secrets (SDECE), directeurs de sociétés intervenant au titre de la coopération », écrit-il11. « Une fois sur le terrain, ceux-ci, particulièrement les diplomates, étaient en contact permanent avec lui. Le secrétariat général pour les Affaires africaines était doté du chiffre et de la valise diplomatique lui permettant de communiquer directement avec les différentes ambassades de France sur le continent africain, sans passer par le ministère des Affaires étrangères. Ainsi, l'organisation du travail de la cellule élyséenne reposait en grande partie sur la réception quotidienne de messages, télégrammes, dépêches... Jacques Foccart et son équipe les sélectionnaient et, tous les soirs, lui seul voyait le général de Gaulle en tête à tête pour lui présenter les dossiers retenus. » Aussi pour lui souffler des noms. Car, jusqu'à la mort du maître au coeur de la toile, la cooptation d'hommes « sûrs », le soin apporté à leurs carrières, ont été les vecteurs de l'influence. Même à la fin, perclus au bout du fil, Jacques Foccart a encore poussé ses pions, intervenant auprès de Jacques Chirac pour des nominations jugées stratégiques. Et le Président lui en a refusé peu, le « Vieux » ayant été, à la fois, son grigri et le souvenir vivant de Charles de Gaulle. Souvent, à la surprise de son entourage, Jacques Chirac a bouleversé à la dernière minute des décisions arrêtées en réunion interministérielle. Ceux qui ont compris, comme le secrétaire général de l'Élysée, Dominique de Villepin , ce « dialogue avec l'invisible » que le Président poursuivait quotidiennement avec Foccart, ont appris à se tenir informés, en aval, dans l'entourage du « papy » de la France en Afrique. Édouard Balladur lui-même avait compris, un peu tard, qu'il valait mieux avoir un des protégés de Foccart à la Coopération afin de bénéficier de la redoutable efficacité des appuis africains pour les élections en France. Bernard Debré, l'urologue de la « Françafrique », avait ainsi été nommé après la démission forcée de Michel Roussin, emporté par les affaires de la mairie de Paris avant de bénéficier d'un non-lieu. Après Debré, c'est Jacques Godfrain que Foccart fait nommer ministre au moment où Jacques Chirac s'est installé à la présidence. Ex-membre du SAC (Service d'action civique), la très musclée « amicale » gaulliste de l'après-guerre d'Algérie, Jacques Godfrain, député-maire de Millau dans l'Aveyron, avait été l'un des anciens chargés de mission de « la Foque » au secrétariat général de l'Élysée dans les années 70. C'est dire qu'il était en osmose avec le « Vieux ». Mais il avait du mal à s'imposer à une administration fatiguée de travailler en double attelage : l'un pour la galerie officielle de la « bonne gouvernance » en Afrique, l'autre au service d'une diplomatie secrète sur le continent. Une réalité que le ministre avait reconnue dès sa première interview dans l'hebdomadaire Jeune Afrique. Sachant que, pour être pris au sérieux sur le continent, la cocarde de sa voiture ne suffirait pas, le frais promu ministre de la République affirmait alors : « Moi aussi, j'ai mon réseau en Afrique... » Et l'on vit arriver, au ministère, Philippe Lettéron, autre ancien collaborateur de Foccart, et, à la tête du Centre des hautes études sur l'Afrique et l'Asie modernes (CHEAM), Jean-François Dommenge, ainsi que Steve Gentili, proche de Jacques Godfrain, au Forum francophone des affaires (FFA). Par la suite, ce fut la cooptation à tous les échelons.

Le Réseau n'est pas mort tant que son poids reste décisif dans le jeu de go des nominations. Du vivant de Jacques Foccart, c'était le cas. Et les fossoyeurs de la « Françafrique » avaient tort de railler l'octogénaire-momie d'un temps qu'ils disaient définitivement révolu alors que, faisant et défaisant des carrières, Foccart ravaudait toujours la trame. Ainsi, début 1996, lorsque la succession au poste le plus stratégique de la Coopération était ouverte, celui du directeur du développement du ministère. Le sortant, Jean-Michel Séverino, partant pour la Banque mondiale, avait vu défiler six ministres en huit années de présence marquante. Son remplacement devait donner lieu à une sérieuse course de lévriers. Au départ, dans les boxes, n'étaient visibles qu'Alain Catta, alors consul général à Barcelone, poussé par le Quai d'Orsay et Matignon, Thierry Bert, inspecteur des Finances et l'homme de Bercy, ainsi qu'Alain Kirsch, fils de Martin Kirsch, l'ancien conseiller pour les Affaires africaines à l'Élysée, du temps de Valéry Giscard d'Estaing. A la sortie du dernier virage émergeait Thierry Bert, soutenu par le ban et l'arrière-ban de l'inspection des Finances, la chapelle de Séverino... Mais, soudain, est apparu dans les jumelles un outsider sérieusement dopé, qui a remonté très vite la piste avec un petit bagage officiel mais de gros appuis proches de Jacques Chirac : Serge Arnaud, un ancien conseiller technique de Jacques Toubon, qui s'ennuyait alors ferme au ministère de l'Environnement. Ingénieur des Ponts et Chaussées, longtemps chef de service - sans affectation précise - au ministère de la Défense, Serge Arnaud n'était pas vraiment un « développeur » du terrain, du moins civil. Mais il avait des « tontons » africains. Jacques Foccart et Fernand Wibaux avaient placé son dossier et, le samedi après-midi précédant la semaine de la nomination en Conseil des ministres, Jacques Toubon , reçu pour moult autres « affaires » par Jacques Chirac, obtenait ce dernier petit coup de pouce qui fait les grandes nominations. Stupeur au ministère, pourtant habitué à des sauts à cloche-pied dans les cases du village franco-africain. Puis, avant l'été 1996, l'arrivée comme nouveau directeur de cabinet de l'austère François-Xavier Donnadieu, magistrat à la Cour des comptes, saint-cyrien et ancien officier de la gendarmerie, a confirmé la préséance de la cooptation foccartienne. Parent de Jacques Foccart, président du cercle Aramis, qui rassemble des officiers de réserve, l'ancien chef de section « radar », puis « topographique » de l'artillerie avait au moins un avantage : pas besoin de correspondant de la DGSE ou de conseiller en sécurité au cabinet, « Monsieur le directeur » était lui-même branché. L'agonie du Réseau a été aussi lente que déshonorante. Mais il a fallu que Jacques Foccart mourût avant que l'omerta ne fût brisée, qui plus est dans le sanctuaire de la « Françafrique », au Gabon. Au pays d'Omar Bongo , un billet d'humeur, le « Makaya », orne en effet la une du quotidien national, L'Union. Deux mois après le décès de Foccart, le 13 mai 1997, ce bulletin météorologique des tempêtes à la présidence, rédigé par l'entourage et, souvent, inspiré par le maître de céans lui-même, n'était qu'une giclée de bile. « Dans les égouts de la politique franco-africaine, on trouve parfois des rats qui aiment grignoter les ordures en passant au fil du courant, sans discernement et sans scrupules », y lisait-on. « Le plus dangereux pour nous, c'est que ces muridés côtoient nos milieux dirigeants, voire présidentiels, comme ce R. Abougri ou - je ne sais plus ! - Robert Bougie (...). Leur fonds de commerce, c'est quoi ? Ils passent de chancelleries en palais, de l'Élysée à Abidjan, du palais Rénovation à Dakar, du mont Fébé au mont Ngaliéma, ouvrent leurs oreilles pointues, emmagasinent les secrets d'État comme des graines de mil, frottent leurs pattes antérieures de satisfaction et régurgitent les mêmes secrets à l'escale suivante, l'air chafouin. Évidemment, ça intéresse les dirigeants en mal de confidences : « Vous savez ce que pense Omar ? » ou « Vous connaissez la réaction d'Abdou ? »... ou encore « Devinez comment Mobutu s'en est sorti ? ø... De retour à Paris, ces rongeurs font des fiches extraconfidentielles pour leurs véritables patrons : Charles, Édouard, Alain... Mais ils en tirent aussi des profits substantiels12. » Le jour même de la parution de ce « Makaya », Me Robert Bourgi et la source présumée des indiscrétions qui avaient provoqué ce jet d'acide de la présidence (notamment la révélation dans Le Monde d'une missive présidentielle au sujet de l'affaire Elf avant même que celle-ci ne fût portée à la connaissance de son destinataire à l'Élysée, Dominique de Villepin) étaient dans le bureau d'Omar Bongo. Bon prince, annonçant urbi et orbi que des « personnalités gabonaises et étrangères » qui lui étaient proches avaient été calomniées par des « billets aussi inconvenants que non fondés », le chef de l'État jeta alors l'anathème sur le perroquet de L'Union. Le lendemain, et pendant une petite semaine, l'encadré rose bonbon réservé à la une était toujours là, mais vide comme un écran après la fin des programmes. Quoique toujours en vie, la bête avait laissé des plumes. Le 26 mars 1997, sept jours après la mort de Jacques Foccart, le tribunal de grande instance de Paris était appelé à décider d'une « assignation en référé d'heure en heure » introduite par Robert Rigaud, qui fut pendant un demi-siècle l'associé en affaires du défunt et son « légataire universel ». Celui-ci tentait ainsi d'empêcher la parution du second et dernier tome des mémoires sous forme d'entretiens de Foccart, couvrant la période depuis le départ du pouvoir, en 1969, du général de Gaulle. Pourquoi ? Ce n'était pas la promenade guidée à l'intérieur du néocolonialisme français qui gênait « les intégristes du gaullisme », dont parlait alors Philippe Gaillard , le journaliste-confesseur de Foccart, qui leur reprochait de n'admettre « aucun écart de la légende gaulliste ». La trahison de Chirac en 1974, lorsqu'il refusa de soutenir le candidat Chaban-Delmas, ou, plus tard, les coups bas entre Chirac et Giscard, quand ce dernier était à l'Élysée, étaient frappés du sceau du tabou pour les séides du Général. L'évocation du rôle joué, notamment lors de la campagne présidentielle de 1995, par deux organisations fondées en 1968 - le Mouvement initiative et liberté (MIL) et l'Union nationale interuniversitaire (UNI) - relevait à leurs yeux de la cuisine interne, interdite au public. Il est vrai que le MIL et l'UNI étaient devenus, après la dissolution du Service d'action civique (SAC), le réceptacle des gros bras du gaullisme, voire d'adeptes de l'extrême droite. Or, c'est précisément ce demi-monde politique qui, avec l'Afrique noire, a été le jardin secret de Jacques Foccart. Encore d'outre-tombe, celui-ci agite les réseaux, inspire des coups tordus, fait danser les masques africains. Selon Philippe Gaillard, c'est l'universitaire Gérard Daury, membre influent du MIL et de l'UNI, qui a poussé Robert Rigaud à tenter une procédure contre la publication du second tome des mémoires. Déjà, l'été 1996, Gérard Daury, un homme aux fréquentations s'étendant de l'ancien membre du Front national, Yves Laisné, jusqu'au fondateur socialiste du Manifeste contre le FN, le député parisien Jean-Christophe Cambadélis , avait voulu censurer l'ouvrage. A cette fin, il avait adressé une « note » à Jacques Chirac, si alarmante qu'un report de publication avait été convenu entre le Président et Jacques Foccart lors d'un déjeuner à Cavalaire, la résidence estivale du conseiller pour les Affaires africaines13. Celui-ci, après avoir vainement tenté d'obtenir des coupes si larges que le journaliste Philippe Gaillard jugeait inacceptable « cette censure proposée », invoquait alors auprès de l'éditeur son « devoir de réserve » dû à ses fonctions officielles. Estimant qu'il n'était « de l'intérêt de personne - ni de l'auteur, ni de l'éditeur, ni du public - de voir paraître un volume qui ne correspondrait ni à l'esprit ni à la lettre dans lesquels il a été conçu et réalisé », la maison Fayard avait consenti, « à titre aimable », de surseoir à la publication d'un ouvrage désossé, caviardé des meilleures confidences et qui eût mérité pour titre Foccart parle pour ne rien dire... Du 2 octobre 1996, on passait alors au 5 février 1997, date prévue pour la sortie. Or, in fine , les mémoires controversées de Foccart ne sont parues qu'à titre posthume. Le 28 mars 1997, le tribunal de Paris a débouté le plaignant qui, excipant de l'absence d'un « bon à tirer » signé par Jacques Foccart, visait à proscrire du domaine public les souvenirs du Monsieur Afrique du gaullisme. Cette décision n'en a pas moins été une prosopopée ambiguë. Elle a non seulement révélé l'existence d'entourages rivaux autour de Foccart mais, aussi, des « fonctions officielles » ressemblant plutôt à une charge viagère et des liaisons étonnantes entre le père du néocolonialisme français, l'inventeur de « l'indépendance du drapeau » en Afrique francophone, et l'ex-porte-flambeau d'une souveraineté pleine de cette même « jeune Afrique ». Enfin, comme souvent à l'ombre de Jacques Foccart, des affaires pécunaires se mêlent aux affaires.

Quand les « fonctions officielles à l'Élysée », invoquées par Jacques Foccart pour justifier le sursis à publication de ses mémoires, ont-elles cessé ? Pour Claude Durand, le P.-D.G. de Fayard, le conseiller aulique de Jacques Chirac pour l'Afrique aurait cessé ses fonctions, et donc levé l'hypothèque pour la parution de ses souvenirs, « au mois de décembre » 1996. Philippe Gaillard situe ce retour à la vie privée de Foccart « au début de janvier 1997 ». Par téléphone, Jacques Foccart aurait alors annoncé à l'épouse du journaliste « une bonne surprise » et, le 15 janvier, toujours au téléphone, il aurait précisé à son coauteur : « Je ne peux plus, raisonnablement, prétendre être encore aux affaires. Nous allons donc publier le tome II. » Devant le tribunal de grande instance de Paris, les avocats de Fayard ont soutenu qu'« en mars 1997, malade, Jacques Foccart venait effectivement de se retirer des affaires avant de mourir le 19 mars ». Or, le 5 mars 1997, deux semaines avant sa mort, le conseiller de Jacques Chirac a adressé une lettre au P.-D.G. de Fayard, sur papier à en-tête « Présidence de la République ».

Jacques Foccart a exercé ses « fonctions officielles », aussi réelles qu'occultes, jusqu'au dernier soupir. Jusqu'à sa mort, il a disposé d'une voiture officielle de la présidence et d'un standard téléphonique relié à l'Élysée pour communiquer, aux frais de la République, avec les chefs d'État africains et ses « correspondants ». Mais à l'instar des présidents à vie dans l'Afrique de sa gloire, il n'a pas été seulement conseiller d'une République dispensant ses fonctions comme des charges viagères. Jusqu'à la veille de sa mort, il a, aussi, voulu apporter des « modifications » au texte remis, le 17 juillet 1996 à l'éditeur. Un ami intime, reçu le 14 mars 1997 à 11 heures dans l'appartement de la rue de Prony, a ainsi entendu Foccart souhaiter revoir le manuscrit. « C'était devenu une espèce de manie », nous a confirmé, le 3 avril 1997, Philippe Gaillard. « Il était sous l'influence de ses amis.

» Sous influence, Jacques Foccart, à la fin de sa vie plus que jamais obsédé par le « cloisonnement » de ses fréquentations, n'a pas voulu arbitrer entre ses vieux amis du SAC et ses nouveaux confidents de l'hebdomadaire Jeune Afrique. Pourtant, dans une lettre datée du 15 juin 1994 et adressée à Béchir Ben Yahmed, le P.-D.G. du groupe Jeune Afrique, il avait chargé ce dernier - « vous, qui êtes mon éditeur » - de « préserver mes intérêts moraux et matériels ». Se référant également aux notes quotidiennes qu'il avait dictées du temps qu'il était secrétaire général de l'Élysée, Jacques Foccart avait ajouté : « Je saisis l'occasion de vous dire que, s'il reste entendu que la publication de l'un et l'autre ouvrages est soumise à mon accord au vu du manuscrit complet et corrigé, dans le cas où je serais empêché, je délègue le pouvoir de donner cet accord : pour le livre d'entretiens, conjointement à vous-même et à M. Gaillard, ou à l'un d'entre vous si l'autre était empêché ; pour les éphémérides, à vous-même et, à défaut, à M.

Gaillard ; étant entendu que je vous fais confiance à l'un et à l'autre pour respecter scrupuleusement l'esprit dans lequel je me suis prêté à la publication de ces ouvrages. » Un an avant la querelle estivale avec les « intégristes du gaullisme », Béchir Ben Yahmed avait donc déjà été désigné comme légataire moral et matériel des oeuvres de Jacques Foccart. Si ce rôle a permis que soit débouté en justice le « légataire universel » Robert Rigaud, il n'en est pas moins politiquement et moralement délicat à assumer pour le patron de l'hebdomadaire panafricain, porte-étendard du continent depuis l'aube des indépendances. Car il fait de Béchir Ben Yahmed le gardien et, en fait, l'agent de commercialisation des mémoires de l'homme ayant, outre des opérations telles que le débarquement des mercenaires au Bénin en 1977, perpétué la présence néocoloniale de la France dans ses ex-colonies et ainsi permis à l'ancienne métropole de « partir pour mieux rester ».

 

 

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Le 1er juillet 1994, au terme d'un contrat d'édition entre la SIFIJA (Jeune Afrique) et la maison Fayard, qui le désigne comme « l'Auteur » pour avoir apporté l'affaire, Béchir Ben Yahmed a perçu une avance de 1,3 million de francs, dont il a reversé, au total, quatre cent mille francs à parts égales à Jacques Foccart et à Philippe Gaillard. Le contrat stipulait que « toutes sommes dues à l'Auteur seront versées sous forme de chèques libellés à Jeune Afrique . Il est entendu que, conformément aux mandats que vous avez reçus de MM. Foccart et Gaillard, et aux accords conclus directement entre vous, vous ferez votre affaire de la répartition et du versement de toutes sommes dues à l'Auteur en application du présent contrat, et que vous nous garantissez contre toute revendication à cet égard ». On ne manquera donc pas de relever, outre l'absence de lien contractuel direct entre Fayard et les vrais auteurs, Jacques Foccart et Philippe Gaillard, que l'avance perçue sur les dix-neuf pour cent de droits d'auteur sur la vente des mémoires n'a pas été équitablement répartie. Tout comme on relèvera, au printemps 1997, les éditoriaux du légataire des oeuvres de Jacques Foccart saluant le retour au pouvoir de la gauche - « le nouveau visage que s'est donné la France fait revenir l'espoir »... comme un « changement positif » pour en finir avec « l'ère postcoloniale à laquelle les « postgaullistes » ne parvenaient pas à mettre un terme ». Quant à la prise de pouvoir de Laurent-Désiré Kabila dans l'ex-Zaïre, elle est exaltée comme « le changement le plus vertigineux intervenu en Afrique » depuis l'indépendance de l'Algérie et la conquête du pouvoir en Afrique du Sud par la majorité noire. Au sujet de ce dernier des « changements » que Jacques Foccart et les siens avaient combattu jusqu'au bout, Béchir Ben Yahmed écrit : « Il est foncièrement positif et il est l'oeuvre d'Africains de la nouvelle génération. » Réseau, roseau. Cette fois-ci, irrévocablement, c'est la fin.

(Jacques Foccart et Omar Bongo. Photo AFP (archives)

 

 

 


La Françafrique ou France en Afrique
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BIOGRAPHIE DE M. JACQUES FOCCART

 

FOCCART Jacques

Né le 31 août 1913 à Ambrières (Mayenne), il dirige, dès 1935, une entreprise d'import-export. Résistant, puis conseiller du commerce extérieur, il est désigné par le RPF en 1952 pour siéger à l'Assemblée de l'Union française. Succédant à Louis Terrenoire comme secrétaire général du RPF en décembre 1954, chargé des questions d'outre-mer, il accompagne le général de Gaulle dans ses voyages aux Antilles, dans le Pacifique et au Sahara (1956-57). Participant activement au retour au pouvoir du Général en mai 1958, il en devient le conseiller technique pendant son gouvernement, et après son élection à la présidence de la République. Nommé secrétaire général de la Communauté en mars 1960, il contrecarre le putsch d'avril 1961, et s'occupe efficacement et discrètement des affaires africaines et malgaches jusqu'en 1974. Conseiller du premier ministre Jacques Chirac de 1986 à 1988. Il meurt le 19 mars 1997.

 

Biographie de Jacques FOCCART

 

 

 

 

 

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